Présentation

Recherche

Qu'est-ce qu'ils ont de plus que moi ?

Lundi 16 novembre 2009

Ceci n’est pas une amende honorable, ni un reniement. Encore moins une concession. Je viens sans me couvrir la tête de cendres, sans me vêtir de robe de bure. Je viens dire quelques mots d’un livre que j’ai beaucoup aimé : « Abbés » de Pierre Michon.

 

« Les Onze » m’avait (oui, bizarre, ce singulier ») agacé par la décoration « Grand Prix du roman »  dont l’Académie française l’avait affublé, alors que ses quelques chapitres n’avaient rien de romanesque.

 

« Abbés » m’a enchanté : ce livre ne ressemble à rien. Ce qui est, pour moi, la première des qualités en matière artistique. Et s’il ressemble à quelque chose, c’est au Satyricon de Fellini, à quelques films de Kurosawa. Car il y a dans ce livre de la brume, du silence, du temps qui s’écoule par sursauts. Et de l’ironie très douce, presque respectueuse. Il y a des abbés qui voudraient incarner en même temps le sacré, l’histoire, et accepter le poids de la chair. Il y a donc des femmes. Et des manants, des pêcheurs qui mettent la main à la charrue.

 

Il y a des non-dits que l’auteur laisse flotter avec une subtile maîtrise. Un admirable laconisme. Ce qu’il y a de plus beau, dans ce livre, c’est ce que l’auteur n’écrit pas.

 

Je ne voudrais pas terminer ce billet sans citer l’auteur, sans mentionner ce qu’il dit de son livre : « C'est un truc qui a été écrit en quinze jours. (...) C'est l'inverse exact des Onze. Pour l'écriture, j'avais très peu de documentation et je l'ai fait en trois coups de cuiller à pot. »

Un truc ! Marco avait raison de me le glisser à l’oreille :  Pierre Michon est un farceur.

 

Je remercie les visiteurs qui, par leurs commentaires, m’ont empêché de m’enfermer trop vite dans une vision tronquée de Pierre Michon.

 

Si ce billet vous a donné faim, lisez la série de chroniques que William Irigoyen (Arte) consacre à Pierre Michon sur son blog « Le poing et la plume » ou lisez simplement celle qui parle d' « Abbés ».  

Par Georges F.
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Lundi 9 novembre 2009

Assez, assez, je vais rougir ! Ma modestie légendaire est au plus mal : les médias, magazines, radios, télés, et toutes les trompettes de la renommée ont tellement parlé du Prix Ozoir’Elles de la nouvelle qui m’a été attribué, l’ont tellement célébré, commenté, louangé, qu’ils en ont presque passé sous silence le pauvre petit Grand prix du roman de l'Académie française qui a été attribué à Pierre Michon pour "Les Onze".

Je considère donc que c’est à moi de réparer cette carence.

 

Ce sera facile : au vu de ce que j’ai lu comme critiques, dans les blogs comme dans la presse, je sais que chacun est tenu de s'extasier. Pour m'extasier à bon escient, j’ai poussé la conscience littéraire jusqu’à le lire, sans sauter une page, pas même une ligne, avant de participer à l’éloge de la nation. J'en conviens donc :  il faut s’extasier. Reste à savoir sur quoi.

 

 Je m'extasie mais je pleure :  en lisant Pierre Michon, j’ai compris que je n’aurai jamais le grand prix du roman de l'Académie française.

 

Je me suis senti revenir à l’époque, pas si lointaine, des concours de nouvelles auxquels je participais quand j’étais auteur amateur. Il m’arrivait de gagner ces concours. Il m’arrivait aussi, plus souvent, de les perdre. Notamment quand je croisais en finale Emmanuelle Urien, Françoise Guérin, Éric Fouassier, Jean-Paul Didierlaurent, Magali Duru ou Joël Hamm. J’en oublie d’autres valeureux, qu’ils me pardonnent.
Dans ces cas-là, il me restait à applaudir et à me remettre au travail. Il m’arrivait aussi d’être défait par d’illustres inconnus qui avaient pondu un excellent texte. J’allais jusqu’à leur écrire pour les féliciter.

 

J’avais quand même un principe : je lisais toujours attentivement la nouvelle gagnante en imaginant les commentaires du jury. Je me posais la question « Si c'est ça qui plaît au jury, s’il faut écrire ça pour gagner, ai-je envie d’écrire ça ? Y suis-je prêt ? ». Et il advenait que la réponse soit un non, un énorme NON. Un non dégoûté, voire effaré. Le test n’était pas gratuit : c’étaient parfois des concours très bien dotés auxquels je me sentais tenu de renoncer. Des pages royalement rémunérées. Beaucoup mieux que la publication d’un roman ou d’un recueil chez un éditeur : il y avait, il y a encore, des concours où l’on attribue 3.000 euros, 4.000 euros au vainqueur.

 

Mais en lisant le texte couronné, je pensais que ce ne pouvait être que de l’argent honteusement gagné. Je ne me sentais pas prêt à enfiler les clichés, à déployer les nobles sentiments, à me livrer aux afféteries que semblait apprécier le jury. J’écrivais alors aux organisateurs pour leur exprimer ma consternation et ma ferme intention de ne plus jamais concourir. C’est ainsi que j’ai fini par prendre mes distances avec le Prix Hemingway, le Prix Albertine Sarrazin, le Prix de la Nouvelle gourmande, le Prix Gérard de Nerval, et quelques autres. Je n’avais aucun mérite : il était patent que je ne les gagnerais jamais.

 

J’ai remué ces tristes souvenirs, ces fiertés empoussiérées, en lisant le dernier livre de Pierre Michon, Les Onze, qui a reçu le Grand prix du roman de l'Académie française. L'Académie considère donc que c'est un roman. On se demande où elle est allée chercher ça.

 

La langue est superbe, le vocabulaire est raffiné, la documentation est impressionnante, mais ce n’est pas un roman. Et l'histoire, où est l’histoire ?

 

Je sais, je sais « La littérature, c’est ce qui reste quand on enlève l’histoire ». Et j’ai un certain mépris pour les romans qui ne sont que récit sans regard. Mais affirmer que « La littérature, c’est ce qui reste quand on enlève l’histoire » c’est induire qu’il doit quand même y avoir une histoire à enlever, non ? 

 

Qu’est-ce que raconte ce livre ?
Il y 136 pages, légèrement remplies, toujours moins de 1.500 signes par page.
 C'est donc facile à raconter. Ily a deux histoires pour le prix d'une. Plus exactement deux moitiés d'histoires. Deux débuts de moitié d'histoires, car aucune n'a de fin.

La première moitié narre l’enfance du héros, il y a plus de deux siècles. Comme cela ne suffit pas, on ajoute la vie du papa, celle de la maman, du grand-papa. Toujours bien contées, mais un arbre généalogique, ça ne fait pas un roman. Et puisque ça ne suffit pas, on y glisse d’admirables pages sur les Limousins qui, dans l’infâme gadoue noire, curent le canal, s’y épuisent, s’y engloutissent.

Entre la première moitié et la seconde, pas de vraie transition. Sans doute trop compliquée à poser. Une bonne ellipse, et hop, nous voilà à la seconde moitié.  

Cette seconde moitié est consacrée au tableau des Onze, les onze meneurs révolutionnaires du Grand Comité de l’An II. Pas à la peinture du tableau, juste à sa description, puis à sa commande. On commande l’œuvre au héros. Comme le tableau ne suffit pas, on fait aussi le portrait de chacun des onze, on remonte parfois à leur enfance - là, j’ai craint qu’on n’ait droit encore au papa, à la maman, au grand-papa de chacun, mais la documentation manquait. Alors, pour remplacer on commente les commentaires de Michelet sur la révolution, et même sur le tableau. On est arrivé aux 200.000 signes, on peut terminer par un joli paragraphe :

« Et les puissances dans la langue de Michelet s’appellent l’Histoire. »


Cela m’amuse qu’on finisse par invoquer l’histoire après l’avoir oubliée pendant tout le euh, j'allais dire le roman. Le livre.

 

J’allais oublier de parler du style : il est ample, délié, coquet. On sent là un énorme travail. Mais ce style est comme les trop beaux gâteaux de communion à la vitrine des pâtissiers : on admire, mais on n’est guère tenté d’entrer. Je me relis et je m'arrête :  je n'ai pas fait exprès, mais c’est exactement ça. Ce style est une vitrine du talent de l’auteur, il est conçu comme une démonstration. Ce n’est plus un style, c’est un exercice de style. Un admirable exercice de style.


Pierre Michon a beaucoup travaillé ce style, il en est fier. Il en parle d’ailleurs très bien dans l’interview accordée au Nouvel Obs :

" Et j'ai tâté le terrain pour une seconde partie, mais je n'y suis pas arrivé. C'était la scène de la commande. [Le banquier Proli demande au peintre Corentin de représenter les onze membres du Comité de Salut public] Il y a une phrase que dit Proli à Corentin, qui était : «Veux-tu honorer une commande, citoyen peintre?» Ca ne marchait pas. Alors que : «Tu veux honorer une commande, citoyen peintre?», là, oui. Là, ça y était."
Roooh, une trouvaille, cette non-inversion de la question dans le dialogue, non ? Vous voyez, le mal qu’il se donne ! Cela m’arrive d’en faire autant, et  je ne savais pas que c’était intéressant. Je vais désormais en parler à chaque interview,

 

Pour les descriptions, il se donne encore plus de mal, hé, il faut ça quand on veut faire littéraire. Je vais vous citer une phrase. Pas un paragraphe, une simple phrase. Je suis allé la chercher au hasard, juste à la moitié du livre, là où l’on devrait trouver la transition. Paré ? Envoyez !

 

 « Et c’est là peut-être, en juillet, avec des cris de femmes et des glaïeuls, que je peux disposer le cadre d’une de ces anecdotes que nous connaissons tous, qu’on trouve dans toutes les biographies écrites de Corentin, les gentilles et les graves, dans les tartines vite-fait du Louvre comme dans les études savantes, et qu’on pourrait trouver aussi bien à propos de cette poignée de peintres qui ont été élus on ne sait pourquoi par les foules, ont bondi dans la légende quand les autres demeuraient sur le rivage, simplement peintres — et eux, ils sont plus que peintres, Giotto, Léonard, Rembrandt, Corentin, Goya, Vincent Van Gogh ; ils paraissent plus que peintres, ils sont plus qu’ils ne furent. »

 

Voilà, ce n’est qu’une phrase. C’est beau. C’est un peu long — il y en a de plus longues, je n’avais pas la patience de recopier. Cela fait un beau gâteau, un livre couronné par le Grand prix du roman de l'Académie française, mais ça ne fait pas un roman.


Je reviens sur cet extrait : vous avez remarqué la technique ? Pierre Michon s'adresse continuellement au lecteur. Et il le flatte, le lecteur. il tient pour acquise son érudition. En fait, il le rabaisse : comme le lecteur n'est jamais aussi cultivé que le suppose l'auteur, que fait-il en lisant ? Il baisse la tête et continue humblement la lecture. Il est quand même vexé. Tellement vexé qu'il ne faut pas s'étonner s'il publie ensuite des billets pefides sur son blog d'auteur : il se défoule comme il peut, le lecteur.

Voilà, j'ai fini de me défouler. C’est publié chez Verdier, un éditeur que j’apprécie (mais moins que les trois avec qui je travaille). Un éditeur qui semble avoir un faible pour les auteurs au style un tantinet suranné, mais irréprochablement élégant. Un faible pour les textes en gabardine.

 

Si vous croisez des académiciens dans vos dîners en ville, ou à la cantine, vous les entendrez certainement  s'étonner de mon absence en short-list au prochain Grand prix du roman de l'Académie française, : pouvez-vous leur expliquer mes états d'âme ? Merci. Mais rassurez-les, je ne méprise pas l’Académie française, j’accepte d’y siéger un jour. Une partie de mon prochain roman se situe d’ailleurs à l’intérieur et à l’extérieur de l’Académie. Mais ce sera quand même une histoire.

Par Georges F.
Ecrire un commentaire - Voir les 12 commentaires - Recommander
Mardi 12 août 2008

Jeeves, les fiancées de Bertie, et le comique d'inéluctabilité.

Je reprends ici le visuel d'hier, il a à peine servi, et je me suis donné beaucoup de mal pour le créer.

Les nombreux romans de P.G. Wodehouse mettant en scène le jeune Bertram Wooster, dit Bertie, et son valet de chambre Jeeves ont deux points forts : l’intrigue est toujours la même, et son intérêt est constamment renouvelé. Ah, j’oubliais, il y en a un troisième : on sait, dès le début, qu’on rira souvent d’un rire nerveux, fatigué. Le rire du lecteur décidé à faire la gueule et qui finit par y renoncer.

 

Si certains de vos amis prétendent ne pas avoir ri à la lecture de Jeeves, chassez-les de votre table, effacez-les de votre mémoire téléphonique : ce sont des individus dangereux, coincés de partout, tordus, prêts à tous les coups bas. Un bon Jeeves vaut mieux qu’un mauvais ami, car Jeeves ne trahit jamais, même quand il semble trahir.

 

Reparlons un peu de cette intrigue. Elle est toujours double :

 

Intrigue majeure : le jeune Bertie entend porter un vêtement excentrique, ou se laisser pousser la moustache, ou choisir un lieu de villégiature trop exotique, ou oute autre effarante décision devant laquelle Jeeves s’incline de mauvaise grâce.

 

Exemple typique (extrait de "Allez-y, Jeeves")

― Votre complet veston couleur bruyère est prêt, Monsieur

― Bien apportez-le moi.

 [ ………..]

― Excusez-moi, Monsieur, non… pas cette cravate.

― Hein ?

― Je dis pas cette cravate avec le complet couleur de bruyère, Monsieur.

Ce fut un choc pour moi. Je croyais avoir maté mon individu. [ ………..]

― Que reprochez-vous à cette cravate, Jeeves ? Je vous ai vu tout à l’heure lui lancer un mauvais regard. Allons, parlez franchement. Qu’y voyez-vous de mal ?

― Elle est trop recherchée, Monsieur.

― C’est stupide ! Un joli rose, rien de plus.

― Elle ne convient pas, Monsieur.

― Jeeves, je mettrai cette cravate.

― Très bien, Monsieur.

 Comment le cher Jeeves parviendra-t-il à dissuader son maître de cette désastreuse décision ? C’est l’intrigue majeure. On l'oublie très vite, mais pas Jeeves.

 

A cela s’ajoute une intrigue mineure, mais très complexe. Exemple : un vieil oncle millionnaire risque de priver Bertie de sa rente et de son héritage si celui-ci ne vient pas lui rendre visite au manoir durant ses vacances, histoire de chasser la grouse ensemble. Mais Bertie, sous la pression de sa tante Myrtille, vient de se fiancer avec une jeune intellectuelle, passionnées de Coleridge, et membre de la ligue protectrice des animaux ; la tante Myrtille, qui déteste le vieil oncle, souhaite cependant accompagner le jeune Bertie pour l’initier à l’œuvre de Coleridge, etc. [ La, j’invente, mais en gros, c’est toujours comme ça ].

Quoi qu’il arrive, dans un premier temps, Bertie va essayer de se sortir seul de cette situation inextricable. Il va (deuxième temps) s’y intriquer encore plus Et ce sera Jeeves qui, dans un troisième temps, par une combinazione diabolique, va résoudre le problème.

 

Chute : les deux intrigues se croisent. Pour remercier Jeeves, Bertie va renoncer à ses mocassins à boucle dorée, à son chapeau à carreaux, à son séjour à Monte-Carlo ou à sa cravate rose.

Jeeves !

― Monsieur ?

― Cette cravate rose.

― Oui Monsieur ?

― Brûlez-la.

― Merci Monsieur.

 

Il y a ainsi une multitude d’oncles et de tantes qui transforment en enfer la vie du héros, et presque autant de jeunes femmes avec lesquelles Bertie se retrouve fiancé quand il veut les fuir, ou qu’il voit fuir quand il veut se fiancer. Toutes sont cousines ou ex-fiancées ou meilleures amies des multiples meilleurs amis de Bertie, ou filleules de quelques oncles ou tantes, mais jamais les bons. L’existence de Bertie est tragique. C’est pour cela qu’il n’a pas le cœur à  travailler. Sa vie consiste à se remettre chaque matin de sa gueule de bois, à choisir l’après-midi sa tenue du soir pour aller au Drone's Club, et à prendre des trains pour de pittoresques destinations où l’attendent d’effroyables traquenards familiaux. Terrible vie de rentier, vivant aux crochets de ses oncles, de ses tantes, vie où rien n’est jamais acquis, sauf la fidélité de Jeeves.

 

Sur ce schéma immuable, Wodehouse a écrit pendant cinquante-cinq ans (de 1919 à 1974) et a fait rire quatre générations. Parfois, il disparaît mystérieusement de la mode, puis de l’actualité. Les adorateurs de Jeeves ne s’inquiètent pas, le Grand Esprit reviendra. Puis on entend bruire la rumeur, on chuchote son nom, des mystérieux réseaux se forment. On stocke ses livres (je ne plaisante pas, la plupart sont épuisés à la Fnac, mais on les trouve d’occasion). Et Jeeves fait sa réapparition — c’est le cas actuellement, vous avez de la chance. Le monde est sauvé, Bertie Wooster aussi !

 

J’ai pour Jeeves une douce dévotion. Quand j’ai affaire à une situation vraiment complexe, je me pose parfois la question : « Si Jeeves était là, que ferait-il ? ». Mais ça ne marche pas : seul Jeeves sait ce que ferait Jeeves.

 

Mais j’ai aussi pour Wodehouse une grande admiration d’auteur, je n’ose pas dire confraternelle. Il faut une réelle audace pour reprendre, comme il le fait chaque fois, le même mécanisme romanesque, à quelques variantes près. Il n’a jamais cherché à faire évoluer ses personnages, à se soucier de leur usure, à les mettre au goût de leur époque. Il les enferme dans une bulle, hors du temps. Il les envoie superbement se lancer dans les mêmes projets, s’enferrer dans les mêmes erreurs. Il n’y a pas chez lui de comique de répétition, mais un comique plus rare : le comique d’inéluctabilité. Le lecteur est de son côté, et se réjouit avec lui des malheurs qui doivent se produire. Bertie devra se raser la moustache, donner à un clochard son gilet de tweed, ou passer ses vacances dans le Devonshire, parce que c’était écrit. C’était depuis toujours dans la Remington de P.G. Wodehouse.

 

 

P.S. Je signale aux zélotes de Jeeves qu’il vient de se créer, sur l’excellent blog Cabinet de curiosités d’Éric Poindron, un club des amis de Wodehouse. C’est un club comme je les aime, son joug est léger : pas d’inscription, pas de rituel, pas de rendez-vous, pas de discours. Une sorte de communauté affine.

Les esprits chagrins s’inquiéteront : ce club doit être aussi misogyne que le grand œuvre de Wodehouse. Pas du tout, ils ne le sont ni l’un ni l’autre : un des tout premiers membres est une femme de sexe féminin. « Vous avez dit féminin, Monsieur ? » « Oui, Jeeves, j’ai dit féminin. La gent féminine apportera à l’assemblée cette vertu indéfinissable, ce charme, ce, cette, vous voyez ce que je veux dire, Jeeves » « Oui, très bien, Monsieur, Shakespeare en parle dans le Songe d’une nuit d’été… ». 


Ecrire un commentaire - Voir les 17 commentaires - Recommander
Lundi 11 août 2008

Jeeves, ma cravate pistache, please ! Pistache, Monsieur en est sûr ?



La chronique qui sera mise en ligne ici, demain, mardi 12, sera consacrée au plus grand génie du vingtième siècle : Jeeves. Et à son géniteur, P.G. Wodehouse.
Et vous trouvez ça drôle ? Oui.


Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires - Recommander
Vendredi 1 août 2008

 

« Et mon fantôme en rit encore »

 

Journal de W. Somerset Maugham (1892-1944).

 

Éditions du Rocher.

 

C’est un journal d’auteur, un journal  très plaisant. Assez naturel.  Selon l’éditeur, « W. Somerset Maugham a consigné dans ces pages les analyses les plus lucides et féroces sur la société post-victorienne, sur lui-même sur son œuvre. Il n’a plus rien à perdre et se livre à un règlement de comptes très anglais avec le milieu littéraire de son époque ».

 

Il dit ça pour faire vendre, l’éditeur. Ces histoires de règlements de compte avec le milieu littéraire, il y en a un peu, traitées à l’effleuré. Qui ça va intéresser ? Les littéraires, peut-être. Moi, qui ne suis qu’auteur, j’ai trouvé dans ces pages de petits trésors bien plus fascinants.

 

Il y a la vie quotidienne d’un auteur, au jour le jour. Non pas ses relations sur ses émerveillements de cœur, ses histoires de sécurité sociale, ou ses soucis avec les artisans qui ne finissent pas les travaux (ce seraient mes sujets d’inspiration si je devais tenir un journal d’auteur, vous l’avez échappé belle ), mais ses petites notes quotidiennes. Relues et annotées vingt, trente ou quarante ans plus tard. Ou supprimées quand elles sont trop tartes.

 

Car les pensées quotidiennes d’un auteur comme Somerset Maugham pouvaient aussi être tartes, surtout dans ses années de jeunesse. Il avait tendance à s’écouter penser, comme tout homme jeune emporté par l’ivresse de l’écriture. En vieillissant, il s’en rendra compte, il supprimera : il y a beaucoup de jours sans pages durant ces années-là.

 

Et puis en vieillissant, il devient un grand écrivain : il ne réfléchit plus, il note. Et c’est là qu’il devient sublime. Il voyage partout, à Hawaï, en Russie, en Inde, je vous épargne toute la liste. Et il note. Il  note les portraits des innombrables personnages qu’il rencontre. On redécouvre les beautés de la description.

 

Zoom sur la description, vous pouvez sauter si je vous embête, mais c’est du vécu : l’école m’a très longtemps dégoûté de la description. Dès qu’on commençait à savoir un peu raconter, on nous freinait. « Vous vous êtes promené à la campagne ? Comment était-elle cette campagne ? Décrivez les arbres, les animaux, les couleurs, le vent, la température ». Je faisais donc rentrer précipitamment le narrateur dans la ferme pour éviter ça, et surtout pour rencontrer le fermier, et… « Et comment était-elle cette salle de ferme ? Décrivez les murs, les meubles, la décoration. Et le fermier ? Quelle taille ? Ses cheveux, ses yeux ? ».

 

Un cauchemar. D’autant que j’avais très vite compris que, pour avoir une bonne note, les descriptions devaient enchaîner les clichés, les platitudes. Mes enseignants adoraient ça, comme tous leurs collègues. Au loin, on devait toujours distinguer des collines arides qu’embrasaient les feux du soleil couchant, tandis que dans les chemins pierreux, quelques poules roussâtres etc. Et l’on ne  trouvait dans les fermes que des paysans au teint rougeaud, d’immenses armoires normandes et de grands coffres de chêne. Avec du recul, je me demande s’ils n’étaient pas brocanteurs, tous ces fermiers de nos rédactions.

 

Rien de tout ça avec Somerset Maugham. Il enchaîne des portraits de personnages vivants, des paysages prêts à l’action. Il décrit les personnages par des petits traits physiques rapides, ceux qui les rendent différents, les anti-clichés. Il les décrit surtout par leurs habitudes, leurs phrases, leurs travers. Le portrait d’un missionnaire, d’un commis de marchand, d’un patron d’hôtel, d’une commerçante vous sautent aux yeux. On se dit « Mais il y a de quoi faire une nouvelle, avec ce personnage ! ». Dans certains cas, oui. Et Somerset Maugham vous indique dans quelle nouvelle il l’a glissé, parfois dix ans plus tard. Dans d’autres cas, il avoue son échec : « J’avais pensé en tirer une nouvelle, je n’y suis pas parvenu ». Ce qui prouve qu’il est encore plus difficile d’écrire une nouvelle que des notes.

 

C’est, pour nous auteurs, une belle leçon de modestie, de conscience professionnelle. L’idée de prendre des notes en se disant « Ça peut me servir… » paraît maintenant très ringarde, je ne sais pourquoi. Je m’en moquais même dans Le Vertige des auteurs en me gaussant du carnet de notes du héros, l’écrivain foireux Sylvain Vasseur. Je serai désormais plus prudent : les notes ne sont pas simplement une création de réserves pour de futurs textes, elles sont aussi un magnifique exercice d’écriture.

 

Je vais peut-être m’y mettre. Ecrire un journal. Je ferai aussi long que le bon Somerset : il doit bien me rester encore 52 ans à vivre, en faisant un peu attention. Plus de vélo, moins de fromage.

 

N’en croyez pas un mot, je dis ça pour me faire peur.

 

Mais, et ce sera le bilan pédagogique du jour, nous devrions nous astreindre à prendre des notes, des vraies notes en vraies phrases, façon Somerset Maugham. Les travailler comme si elles devaient être publiées. Elles ne le seront sans doute pas, mais nous y verrions apparaître des personnages originaux et forts qui, eux, seront publiables.

 



Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires - Recommander
Mardi 29 juillet 2008



Confondre  Paul Auster et Jane Austen ! Pardon, je ne le ferai plus.

(Ou comment écrire un roman : conseils pratiques à l’usage des débutants)


Ma carrière de critique littéraire commence très mal
 : depuis le temps que je lisais, chez les autres, des billets sur Jane Austen, j’ai voulu faire comme tout le monde, je suis passé à la bibliothèque municipale, assez bien fournie. J’y suis même passé un peu vite, car il me fallait faire mes provisions de lecture, soit dix livres pour le premier mois de l’été. Trop vite : au moment des enregistrements, j’ai constaté que j’avais pris Mr Vertigo de Paul Auster (Référence R. AUS) et non son voisin, Mansfield Park, de Jane Austen (Référence R.AUS). Le titre de ce billet est donc mensonger, c’était juste pour faire rire ou faire crier : je n’ai pas confondu la petite Jane et le petit Paul, je me suis simplement trompé de livre. Mais le sous-titre « Comment écrire un roman.. » ne l’est pas, vous allez voir.

 Généralement, les actes manqués me réussissent. La couverture de Mr Vertigo était sympathiquement clinquante, j’ai gardé Paul Auster. Jusqu’ici, c’était drôle.


 
La première phrase aussi était drôle et belle : « J’avais douze ans la première fois que j’ai marché sur l’eau ». Et même les trois suivantes : «L’homme aux habits noirs m’avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m’avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint-Louis, je n’avais que neuf ans, et avant de me laisser m’exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans.  C’était en 1927, l’année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l’année même où la nuit a commencé à envahir le monde pour toujours. »

 Rassurez-vous, j’arrête là mon travail de copiste.


 
Mais j’ai voulu m’appesantir sur ces quatre premières phrases. Auteurs amateurs, candidats à l’édition, relisez-ça, je le dis avec le plus grand sérieux, on atteint ici les hauts niveaux du professionnalisme. En 93 mots, tout y est : la présentation du héros principal et du héros complémentaire, le pitch du roman, le cadre, et le ton. Moi, généralement, il me faut une page. Je ne plaisante pas, c'est trop grave, relisez encore et admirez : avec un début pareil, vous êtes sûr que le lecteur, dans la maison d’édition, va continuer à vous lire, ne serait-ce que pour voir si la suite sera du même tonneau.

 
C’est ce que j’ai fait, et la suite n’est pas du même tonneau.

 
C’était quand même emballant, ce début : un livre sur la lévitation, le rêve de tout homme normal. Même que j’en rêve souvent la nuit (oui, hi, hi, je sais, j’entends déjà les ricanements des petits Sigmund). Effectivement, Paul Auster tient jusqu’au premier quart, page 72, sur ce thème : comment Walt, le héros, apprend à léviter. Si le sujet vous intéresse, n’achetez pas le livre, vous n’y trouverez aucun enseignement pratique. Tout au plus une série d’étapes initiatiques un peu sadiques, sans rapport apparent avec l’objectif final. Je résume : à la fin, Walt réussit. Il ne sait pas comment, nous non plus. On est un peu déçu, on voudrait connaître le truc. Pour épaissir ce premier quart, Paul Auster qui est un malin ajoute quelques personnages gravitant entre l’élève et le maître : les immondes Oncle Slim et Tante Peg qui se débarrassent de l’orphelin, les gentils Maman Sioux et Ésope, l’orphelin noir difforme et surdoué, qui constitueront la nouvelle famille de Walt. Sans oublier Mrs Witherspoon, qui ne fera que passer toutes les 50 pages, chaque fois qu’on a besoin d’une Dea ex machina. Le tout est bien enlevé, même si c’est un peu frustrant : moi, j’aurais aimé savoir comment on fait pour léviter, ça peut toujours servir. Auteurs, retenez bien la leçon : quand vous tenez un bon sujet, ne l’épuisez surtout pas trop vite. Pour meubler, introduisez des personnages secondaires, développez-les, rendez-les intéressants, attachants.


 
Deuxième quart, un peu moins emballant : exploiter le sujet, en le compliquant si possible. Maintenant qu’il sait léviter, le petit Walt, que peut-on en faire ? Vous ne trouvez pas ? Vous ne pourrez jamais devenir auteur à succès : il va se trouver un nom de show-biz (Mr Vertigo) et mettre au point son numéro d’homme volant. Oh, ça ne se fait pas comme ça, il faut qu’il apprenne à voler en hauteur, en largeur, il doit choisir son costume de scène. Et comme Auster ne sait plus quoi faire de Maman Sioux et d’Esope durant ce second quart, il les tue. Mais pas n’importe comment, il faut faire du social : il les fait pendre par le Ku Klux Klan. Assez rapidement, juste assez pour pouvoir en parler sur la quatrième de couv. : « Le virtuosité narrative n’en conduit pas moins le lecteur à découvrir, du Ku Klux Klan au gangstérisme, en passant par la sensualité, quelques facettes étranges de cette Amérique… » Encore deux leçons à retenir : en écrivant le roman, pensez toujours à la quatrième de couverture.  Et balancez aux encombrants tout ce qui encombre. C'est le bon sens même.
 
Et le gangstérisme ? me direz-vous. Il arrive, c’est le troisième quart. Le jeune Walt se fait enlever par son méchant Oncle Slim, qui demande une rançon. Vous y auriez-pensé, vous ? Moi pas. C’est pour ça que je ne suis pas « reconnu comme l’un des écrivains américains les plus brillants de sa génération ». C’est la quatrième de couverture qui le dit. Je vais demander à Anne Carrière d’ajouter ça au dos de mon prochain recueil, ce sera peut-être un peu juste pour les délais, il ne reste que trois semaines. En tout cas, retenez la leçon : quand vous sentez que le sujet s’épuise, faites sortir un  nouvel épisode, au forceps s’il le faut. Il n’a rien à voir avec l’histoire ? Peu importe. Ca se bricole. Il suffit que le gangster soit son oncle du début. On récrit les premières pages pour que ce soit crédible, et hop, le tour est joué !

 
On arrive ainsi page 210, et le sujet est épuisé. Zut, c’est un peu court pour un roman, ce serait mieux avec un quatrième quart. Que faire ? Vous ne trouvez pas ? Vous ne trouvez rien, c’est inquiétant pour de futurs romanciers les plus brillants de leur génération. Réponse : vous déclarez le sujet épuisé, et vous parlez d’autre chose. Le jeune Walt, n’arrive plus à voler, ça lui fait trop mal à la tête. Pour y remédier, le maître lui enjoint de se faire castrer, Walt refuse (j'aurais fait pareil à sa place, même si je rêve de léviter, deux tiens valent mieux que trois tu l'auras) et on referme le dossier lévitation. On fera traîner la vie de Walt durant le quatrième quart. Le maître nous révèle un providentiel cancer, il meurt d’autre chose, l’oncle Slim revient pour un nouveau hold-up, je ne vous mets pas le tout dans l’ordre, pour garder le suspense, Walt devient malfrat. Il possède sa boîte de nuit, qu’il appelle… comment ? Oui, vous avez trouvé, c’est bien ça, Mr Vertigo, ça commence, vous devenez un brillant romancier. Walt devient pauvre, vieux, raisonnable. Il finit par écrire ses mémoires : en devinerez-vous le titre ?

 

Assez rigolé, bilan éducatif :

1.
      Quand vous passez à la médiathèque municipale, ne parlez pas à votre voisine de rayonnage. Restez concentré sur le livre que vous prenez. Imaginez que vous cherchiez un B.H.L . et que vous sortiez avec un Marc Lévy, que va penser la bibliothécaire ?

2.
      Pour écrire un bon roman : trouvez un bon sujet qui tienne en une ligne. Ecrivez la quatrième de couv pour être sûr de ne rien oublier (le social, surtout, le social !). Puis déroulez le reste, vous vous souvenez, les quatre quarts. Je dis bien quatre, trois quarts, ce n'est jamais assez. Pour faire pro, il en faut quatre.

3.    Vous qui arrivez sur mon site avec des requêtes Google du genre : "Comment procéder pour faire éditer un roman", "Comment être publié chez Gallimard," "Comment être édité chez Grasset," "Comment envoyer manuscrit chez Flammarion, Albin Michel, grands éditeurs" "Comment devenir auteur chez Le Seuil", "Le secret des écrivains édités chez Actes Sud", ne cherchez plus : lisez Mr Vertigo. Réfléchissez, analysez, concluez. C'est bien plus instructif que ce blog qui est pourtant une mine d'or. En revanche, je ne sais que conseiller au passant arrivé avec la requête "les plus subtils fnac".

4..      Ah, j’oubliais, le truc de la fin : pour léviter, il faut être très malheureux. Désespéré. On apprend ça à la dernière page, pour nous récompenser d’avoir lu jusqu’au bout. Mais c’est de la blague : pendant les deux derniers quarts de ma lecture, j’étais de plus en plus désespéré. Mais, je le certifie, je n’ai pas lévité. Ou alors, je n'ai pas remarqué. Je suis très distrait, vous l'aurez compris.

Alors, tout cela dit, ce Paul Auster, qu'est-ce qu'il a de plus que moi ? Eh bien, il raconte bigrement bien, ça se lit facilement. Et même, je le confesse, avec plaisir. Je dirais presque "le style est fluide", mais maintenant on écrit ça sur toutes les quatrièmes de couv. 


 P.S.
Je cite deux bons blogs qui ne disent pas exactement la même chose que moi. Ce qui prouve qu’on a toujours le droit de ne pas être entièrement d’accord, même avec moi.

http://posuto.blog.lemonde.fr/2007/10/20/superbe-arrogance/

http://www.carolyngrey.com/article-19429522.html

 

 

 

 

 

 

 

 


Ecrire un commentaire - Voir les 19 commentaires - Recommander
Lundi 28 juillet 2008

Ce billet est publié avec un peu de retard : il devait être mis en ligne hier, mais over-blog avait quelques défaillances passagères. Désolé. Une journée sans billet, je suis sûr que ça a gâché votre dimanche.

À la demande générale, encore un peu de tête de veau sauce gribiche…

 Merci pour vos réactions. Avec ce billet, que je crois le moins bouleversant des cinquante que j’ai pondus depuis l’ouverture de ce blog, vous m’avez bouleversé : les records de commentaires sont battus, 23 à ce jour ! Les visites quotidiennes uniques sont repassées au-dessus des 100, des vagues d’affection viennent rafraîchir ces pages. Désormais, chaque fois que je ne saurai de quoi parler, je ferai part de mes inquiétudes sur la fréquentation de ce blog.

 Reste à savoir de quoi parler les autres jours.

 Eh bien, de lectures, puisque vous en êtes d’accord. Je commence demain une nouvelle série de rubriques sur le thème « Qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi ? ». Pour commencer, j’avais le choix entre « L’Odyssée » d’un certain Homère, «Le Cantique de l’apocalypse joyeuse » d’Arto Paasilinna, et « Mr Vertigo » de Paul Auster, mes trois dernières lectures. Finalement, priorité à celui dont la pérennité me paraît la plus incertaine : la prochaine rubrique sera consacrée à Paul Auster et à son Mr Vertigo.

 Marcel, tu me prépares cent assiettes de tête de veau sauce gribiche pour demain !


Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés