Mercredi 9 juillet 2008

 

 

 

Faire éditer un manuscrit, c’est aussi facile que de passer dans Gala

 Mon dernier billet sur « la démarche pilotée » permettant de trouver un bon éditeur pour son bon manuscrit s’est poursuivi par de nombreux commentaires fort intéressants, et quelques mails privés assez éclairants.

Rappel de la question de cours : La méthode pilotée consiste à entrer avec un bon manuscrit X dans une maison d’édition A pour vous y adresser à un interlocuteur précis B, en étant chaleureusement recommandé par un influenceur C. Il faut que les trois paramètres A, B, C soient réunis pour que l’on puisse parler de méthode pilotée. Il est aussi préférable d’avoir le manuscrit X, mais je ne suis pas sûr que ce soit indispensable, surtout après avoir lu ces réactions. 

Je vais essayer de synthétiser les réponses apportées à la question : à quoi servent ces influenceurs C ? Pourquoi se verraient-ils remettre des meilleurs manuscrits que les comités de lecture ? 

Parce que, si la recommandation de l’influenceur est active/impliquée, « cela rassure l’éditeur ».

> MAIS… En quoi, sur quoi, cela devrait-il le rassurer ? Sur la capacité de l’auteur à mobiliser l’influenceur ? Donc sur son réseau d’appuis ?  Est-ce que ça suppose que ce réseau d’appuis sera déterminant pour l’avenir du candidat auteur ? pour un auteur, est-ce important de rassurer un éditeur sur sa peoplabilité ?

 

Pour Nicolas Ancion, qui semble bien placé pour en parler, « ce jeu-là est parfaitement normal : être éditeur, c'est avoir un réseau et un prestige qui attirent les bons manuscrits mais aussi les bons lecteurs et les bons auteurs, qui, lorsqu'ils connaissent bien la maison, jouent les filtres et les barrages, pour ne proposer que des manuscrits qui leur semblent correspondre à la ligne et à la qualité attendues ».

> MAIS…il y a pour moi un couac dans cette logique :

pourquoi les bons auteurs sont-ils supposés connaître suffisamment la maison pour savoir jouer des filtres et des barrages ? Est-ce que vraiment cela fait partie des tests de sélection ?


Une correspondante, qui tient à garder l’anonymat, me donne par mail une réponse longue et argumentée, plus inquiétante, que je résume : NON,
l’influenceur C ne rend pas service à l’éditeur, c’est l’éditeur qui rend service à l’influenceur C. En clair : certains influenceurs ont un pouvoir suffisant (pouvoir de nuisance, pouvoir de prescription) pour que l’éditeur ne puisse pas leur refuser de publier le manuscrit poussé par l’influenceur. Ce serait d’ailleurs la raison pour que le système implique une prescription personnalisée, insistante (appel téléphonique).

> MAIS... Mais rien. Je reste abasourdi par ce point de vue, dont je ne peux apprécier la pertinence. Qu’en pensez-vous ?


Quelques remarques complémentaires :

-          on me signale que l’appui d’un influenceur peut être un facteur de nuisance : l’éditeur, s’il n’est vraiment pas emballé, n’osera pas le dire franchement, pour ne fâcher personne. Il jouera la stratégie du pourrissement, laissera traîner le manuscrit pendant des mois, tout en le couvrant de louanges, il invoquera des hésitations au sein du comité de lecture, des problèmes (illusoires) qu’il fera traîner, des modifications qu’il demandera en espérant que l’auteur lui claquera la porte au nez. Pendant ce temps, l’auteur n’osera pas proposer son manuscrit ailleurs, de crainte de se griller avec l’influenceur. Le petit jeu peut durer très longtemps jusqu’à ce que l’auteur reprenne son manuscrit sans jamais avoir reçu de niet.

-          Il n’est pas déshonorant de passer par un influenceur, si on en connaît un, me rappelle-t-on, ne serait-ce que pour gagner du temps, ou pour éviter les lectures trop hâtives de la première page.  De très bons auteurs arrivent ainsi, chaque année, sur le marché. J’en suis entièrement d’accord.

-          Envoyer un manuscrit à un interlocuteur « éditeur » trop précis dans une maison d’édition peut s’avérer dangereux, plus dangereux qu’un envoi au comité de lecture, si vous n’avez pas très bien identifié les profils d’auteurs qu’il pilote. En cas d’erreur de ciblage, il prendra rarement la peine d’aller voir le collègue du bureau d’à côté « Hé, Lulu, j’ai un manuscrit dont je ne veux pas, c’est trop mélo, tu serais intéressée ? »


-         
À ce propos, je crois que les grosses maisons d’édition pourraient faire un effort ; je parle de celles qui disposent de plusieurs « éditeurs » en leur sein. Elles pourraient aisément prendre une mesure qui rassurerait sur leur volonté de transparence : afficher, sur leur site, la liste de ces éditeurs. Bien sûr il est douteux qu’elles puissent afficher un « profil » de chacun de ces éditeurs, mais elles pourraient au moins donner la liste des auteurs que chacun a en portefeuille. Cela ne ferait aucun tort à ces éditeurs, et cela aiderait les auteurs à moins gaspiller leurs manuscrits.


Bilan ? La méthode pilotée, je ne sais qu’en penser. J’ai découvert qu’elle existe, qu'elle est ardue et quand même aléatoire, c’est déjà beaucoup. Quant à la méthode courageuse, elle ne demande comme courage que celui d’aller à la poste déposer une grande enveloppe, et elle donne de bons résultats.
Bien sûr, on ne peut négliger le climat de compétition dans lequel chaque manuscrit débarque sur la table de la lectrice, il faut simplement en tenir compte. Mais ce climat existe aussi pour les manuscrits arrivant « pilotés ».


Pour en finir avec ce sujet que je maîtrise beaucoup moins bien après l’avoir traité, il y aurait donc deux types d’auteur.

 

Les auteurs en arroi. L’arroi, rappelons-le, c’est l’ensemble des personnes entourant un grand personnage.

Les autres resteront des auteurs en désarroi. Ils continueront à entretenir d’excellentes relations avec le facteur.


Le visuel tout en haut, c'est un poisson-pilote, vous l'avez certainement reconnu. Oui, je sais, ce n'est pas extraordinaire, comme idée. Vous en avez de meilleures ? 

 

 

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Jeudi 26 juin 2008


La méthode pilotée, c’est celle qui consiste à entrer avec un bon manuscrit X dans une maison d’édition A pour vous y adresser à un interlocuteur précis B, en étant chaleureusement recommandé par un influenceur C. Il faut que les trois paramètres A, B, C soient réunis pour que l’on puisse parler de méthode pilotée. Il est aussi préférable d’avoir le manuscrit X, mais ce n’est, paraît-il, pas indispensable. 

 

Pendant longtemps, la méthode pilotée, je la voyais un peu comme les zoologues du début du XXème siècle voyaient l’okapi. Quand on leur en parlait, ils se marraient avec indulgence. L’okapi, c’était pour eux une baliverne commode,  une vieille légende colportée par des chasseurs bredouilles « C’est à cause de l’okapi, il rend toute chasse impossible ».

Et je viens de me retrouver dans la peau du zoologue nez à nez avec le fabuleux okapi : je viens de découvrir que la légende, la méthode pilotée est une réalité. Découverte qui fait vaciller toutes mes certitudes.

 

Elles étaient pourtant bien, mes certitudes : je proclamais partout que la vraie et bonne méthode pour se faire publier, c’était la méthode courageuse, celle qui consiste à envoyer son manuscrit par la poste aux « services manuscrits » des éditeurs qui nous paraissent intéressants.

 

Et voilà que tout s’est écroulé lors de la plus formidable des rencontres : le festival du premier roman, à Chambéry. Nous étions quatorze, tous débutants dans l’univers du roman, évidemment. Quatorze à avoir produit un roman qu'on peut supposer bon, puisqu’on nous avait élus comme les meilleurs premiers romans de l’année. Quatorze héros à avoir déposé nos bébés au guichet de la poste, à avoir tapé dans l’œil de la lectrice anonyme, à avoir franchi l’épreuve du comité de lecture, bref quatorze courageux témoins du bien-fondé de la méthode courageuse, c’était du moins ce qui me paraissait évident. Je me suis quand même renseigné : résultat, pas du tout, une majorité était arrivée sur la cime en passant par la voie pilotée. 

 

Ces bienheureux étaient, je le précise, des auteurs tout à fait normaux, des gens charmants pas snobs pour un euro, de sympathiques profs ou fonctionnaires (genre banlieue moche ou province enfouie), des auteurs qui ont aussi un vrai métier plus racontable qu’auteur, des collectionneurs de bulletins de salaire d’entreprises obscures, des individus sympas mais qui ne passent pas leurs nuits dans les boîtes de Saint-Germain des Prés et qui n’ont pas leur rond de serviette au restaurant des Editeurs, place de l’Odéon. Je crois qu’ils ne tutoient même pas Frédéric Beigbeder.

Et pourtant, ils connaissaient « quelqu’un » ou ils l’ont rencontré, « quelqu’un » qui a apprécié leur manuscrit et qui les a recommandés à « quelqu’un » chez…

Cela ne diminue pas leur mérite : leur place à Chambéry, ils ne l’avaient pas volée, leur bouquin était bigrement bon (pour ceux que j’ai lus), et ils s’en seraient certainement aussi bien tirés s’ils étaient passés par la méthode courageuse.

 

Mais il y a trois trucs que je ne comprends pas :

 

1.                  Quand on ne connaît personne, comment s’organise-t-on pour faire connaissance avec « quelqu’un qui.. » ? C’est déjà dur d’être auteur, faut-il en plus se balader partout avec son manuscrit sous le bras, et interpeller chaque quidam bien mis ? Dans quel ordre faut-il procéder ? Faut-il d’abord lui infliger la lecture de quelques pages puis lui demander s’il connaît « quelqu’un » dans une maison d’édition, ou le contraire ?

 

2.                 Quelle est la logique économique du système ? Les maisons d’édition paient pour avoir des « Services des manuscrits », dans lesquelles les lectrices essaient chaque jour de dénicher la perle rare. Mandatent-elles en plus des émissaires : tiens, si tu traînes à Juvisy ou à Villiers-le-Bel, fais un tour au L.E.P., au cas où un enseignant aurait un manuscrit à te soumettre… Ce ne sont même plus des émissaires, ce sont des anges, au sens étymologique du terme, des aggelos, des messagers portant les requêtes des uns, les missives des autres. Ces anges auraient-ils des pouvoirs surnaturels ? Ceux d’apparaître aux génies méconnus, de les attirer ? Pourquoi ces anges se verraient-ils remettre des meilleurs manuscrits que les comités de lecture ? Je pose la question sans aucune ironie, je ne comprends pas comment ça marche. Et pourtant, le résultat est là : les manuscrits arrivant ainsi du ciel sont bons. 

 

 

3.                 Je ne comprends pas, d’autant moins que j’ai essayé. J’ai tenté le coup aux deux bouts de la chaîne, et je me suis pris des vents pas possibles.

J’ai tenté de jouer ce rôle d’aggelos (et j’ai vraiment une tête d’ange) auprès d’éditeurs que j’aime bien « Je connais des auteurs non publiés qui ont de très bons manuscrits, éventuellement je pourrais… ». Non, je ne pouvais rien du tout : on m’a répondu par un silence ennuyé.

A l’opposé, j’ai tenté d’entrer par la filière pilotée il y a quelque temps. A la suite d’un malentendu, j’avais cru que mon éditeur ne retenait pas mon second roman, et j’ai commencé à aller voir ailleurs. Le manuscrit en avait été lu par un nom respecté dans la critique, qui m’en avait fait un commentaire élogieux. Cette personne m’a donné quelques noms précis chez de bons éditeurs, et m’a autorisé à leur écrire en faisant état de cet appui. Résultat ? Rien du tout. En fait, si : des lettres de refus prouvant une lecture un peu plus approfondie. Je n’ai pas poursuivi l’expérience, car le malentendu a été vite dissipé, et la publication de mon manuscrit a été confirmée. Mais le résultat était là : la voie pilotée, ça ne marchait pas. En tout cas, pas pour moi. Il doit manquer un élément dans la combinaison. Et pourtant, les trois termes A, B, C, de l’équation magique étaient là, et le manuscrit X n’était pas nul (il a même eu le temps de trouver un deuxième éditeur).  Peut-être que mon appui devait en plus porter lui-même le manuscrit chez l’éditeur. Mais si l’aggelos doit aussi jouer au facteur, mon facteur pourra-t-il jouer à l’aggelos ? Les deux méthodes vont-elles finir par se confondre.

 

 

 Bilan ? Je ne sais que conclure. La voie courageuse, je vous garantis que ça marche, et je vous ai expliqué comment. La voie pilotée, je dois constater que ça marche pour certains, mais j’ai du mal à vous expliquer comment. Ce qui me perturbe le plus, ce n’est pas l’échec ou le succès, puisque l’autre voie me suffit : ce qui me déroute, c’est la logique chez l’éditeur. Pourquoi une telle confiance en une méthode aussi aléatoire ?

 

La parole est aux commentaires. Ils vont certainement vous aider à y voir plus clair, parce que si vous comptez sur moi, hein…

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Samedi 21 juin 2008

 À quel éditeur envoyer son manuscrit ?

Ce billet va constituer une transition commode entre le précédent (« Comment se faire éditer, méthode courageuse ») et le suivant, qui suivra bientôt mais pas tout de suite : « Comment se faire éditer, méthode pilotée »

Commençons par la sélection de l’éditeur en méthode courageuse.

Vous venez d’achever votre premier roman. À quel éditeur allez-vous l’envoyer ?

Démarche la plus commune : vous (je dis vous sans viser personne, il faut bien dire quelqu’un) vous, donc, allez faire photocopier une dizaine d’exemplaires du manuscrit, et vous enverrez vos dix trésors aux dix plus gros éditeurs de fiction. Après avoir reçu dix lettres de refus, et récupéré vos dix trésors, vous allez probablement les envoyer aux éditeurs classés de 11 à 20 au hit-parade, pour rééditer l’opération, puis descendre progressivement les escaliers de la gloire jusqu’à finir par trouver un éditeur enthousiaste (meilleur des cas). Ou, autre cas malheureusement fréquent, vous finirez par juger que votre statut ne vous permet pas de descendre en dessous d’un échelon x du hit-parade, et vous allez repartir à zéro avec le nouveau roman que vous aurez écrit pour garder le moral pendant toutes ces vagues de refus (chacune d’elles va durer trois mois en moyenne).

Vous aurez ainsi commis l’erreur commune des candidats à la publication.

Les candidats plus subtils adopteront une variante de cette démarche : ils iront repérer à la Fnac les éditeurs qui y sont mis en avant (ne serait-ce que dans le coin « petits éditeurs ». Attention, ce ne sont pas toujours les mêmes, chez les petits). Dans cette liste, ils retiendront les éditeurs qui publient des romans dans la mouvance de leur chef-d’œuvre. Les encore plus subtils iront au Salon du Livre  pour valider cette sélection – c’est le seul endroit où on peut avoir une appréhension globale de la production de chaque éditeur, on peut y feuilleter chaque livre. Cette sélection ayant été réalisée, les candidats plus subtils ou encore plus subtils reprendront la démarche précédente, en commençant par les plus gros et en descendant progressivement les étages. Avec des résultats souvent un peu meilleurs.

Ils auront ainsi commis l’erreur subtile des candidats subtils.

 Pourquoi ? Parce que cette idée de commencer par les plus gros est un leurre. 

Chez la plupart des gros éditeurs, les chances d’être publié quand on est débutant enfourchant la méthode courageuse sont nettement plus basses qu’ailleurs (voir cas pratique, infra). Et même si vous y êtes publié, vous ne serez qu’un arbrisseau planté à l’ombre des grands sycomores. L’appui des relations presse sera plus faible, le soutien promotionnel, le pilotage de carrière aussi : priorité aux sycomores, c’est d’eux que dépend l’avenir de la maison.

Bien sûr, la publication en couverture blanche chez Gallimard est une consécration, et j’applaudis mes amis qui l’ont obtenue. Mais, pour rester dans la lexicologie  liturgique, la consécration est l’apothéose de la messe. Et la messe est d’abord un sacrifice particulièrement sanglant. Combien de manuscrits immolés pour un élu consacré ? Si j’ai bonne mémoire, il arrive chez Gallimard un manuscrit toutes les 12 minutes. Une cadence d’abattoir. Et quand bien même vous seriez consacré, êtes-vous sûr que votre divine création sera brandie devant les fidèles à genoux ? Sera-t-elle assez encensée ? Et je ne parle pas de la quête, des avances sur droits d’auteurs. Sauf erreur de ma part, elles sont, chez Gallimard, de zéro euros pour les auteurs débutants.

 À cela s’ajoute la difficulté de repérer le bon interlocuteur chez les gros : à quel directeur littéraire (ou « éditeur » comme on dit pour compliquer) allez-vous destiner votre bébé ? Comment savoir quel style convient à qui ? On ne sait même pas quels auteurs-maison chacun d’eux a en portefeuille. L’information n’apparaît nulle part sur les sites des maisons d’édition, et on n’en trouve aucune trace à la fin des livres publiés. Les grandes maisons semblent vouloir laisser planer le mystère, c’est une information réservée aux initiés, ou très partiellement glanée au fil des interviews. Résultat : on s’adresse aux noms magiques qui circulent sur le net : on envoie son œuvre à Jean-Marie Laclavetine chez Gallimard ou à Guillaume Robert chez Flammarion, parce qu’il paraît que c’est un gars gentil. Effectivement, j’en témoigne, c’est un type d’une exquise courtoisie. Mais pas au point de retenir plus de manuscrits qu’un autre, surtout quand il est envahi. Connaissez-vous seulement le genre de romans qu’il apprécie ?

 Il est plus judicieux d’envoyer votre manuscrit à de moyens ou petits éditeurs : il n’y a pas chez eux de bataillon de directeurs littéraires. Il n’y en a souvent qu’un, c’est donc le bon. C’est même souvent le boss. Assisté par une ou deux lectrices (Pourquoi lectrices plutôt que lecteurs ? Je ne sais pas) qui feront le filtrage. Donc, a priori, pas d’erreur de ciblage si vous avez bien étudié la production maison. Le pire qui puisse vous arriver, c’est que vous tombiez sur une lectrice A qui déteste votre roman, alors que la lectrice B l’adore. Ça m’est arrivé.

La sélection y est plus attentive : les petits et moyens sont moins envahis de manuscrits que les grosses : un bon roman risque moins de se noyer dans la masse.

Reste le suivi de votre œuvre : les commerciaux et l’attachée de presse lui accorderont forcément plus de soutien dans une maison si elle ne sort que trois livres par mois ; ils ne seront pas, comme dans les grosses, confrontés à la terrible question : « Alors, lesquels je prends ? ».

Ces quelques idées vous paraîtront peut-être subjectives.
Je vais donc passer à un cas pratique, chiffres et noms à l’appui :

 Avant de réaliser sa sélection finale (14 auteurs), le Festival du premier roman (Chambéry), mène une première sélection parmi les 400 premiers romans qui paraissent chaque année (le chiffre peut varier entre 300 et 500). Pour cela, les organisateurs ne vont évidemment pas avaler les 400 romans : ils vont en sélectionner 100, ceux qui auront bénéficié d’une meilleure mise en avant de leurs éditeurs, ceux dont on aura un peu parlé dans les médias.

 Si toutes les maisons d’édition étaient aussi accueillantes aux premiers romans, si elles faisaient toutes le même effort de mise en avant de leurs poulains, leurs « parts de marché » dans cette liste de 100 devraient être similaire à leur poids sur le marché de l’édition.

Il n’en est rien. Sur les « 100 premiers romans » retenus, voici le hit-parade.

8 sur 100 pour Stock

7 sur 100 pour Le Seuil

6 sur 100 pour Flammarion

4 sur 100 pour : Denoël, Albin Michel

3 sur 100 pour : Le Cherche-Midi, Panama, Philippe Rey, Gallimard, Transbordeurs, Triptyques, Robert Laffont.

2 sur 100 pour : Héloïse d’Ormesson, Le Castor Astral, Liana Levi, P.O.L., Ramsay.

1 sur 100 pour : Allia, arHsens, Arléa, Au Diable Vauvert, Belfond, Bernard Campiche, Boréal, De Borée, Anne Carrière, Delphine Montalant, Fallois, Gaïa, Grasset, Hachette, Hachette Littératures, HMHurtebise America, L’Altiplano, L’Amourier, L’écailler, L’instant même, L’Olivier, Lattès, Le Rocher, Le Rouergue, Le temps qu’il fait, Leo Scheer, Les 400 coups, Maren Sell, Mercure de France, Métaillié, Mutine, Phébus, Plon, Quidam éditeur, Table ronde, Thot, Verticales.

Le total fait bien 100.

 Précautions diplomatiques :

1.                    Les chiffres sont valables sur une cuvée, on ne peut en tirer de ratios immuables

2.                    Dans cette liste, il y a deux éditeurs dont je ne suis pas sûr (problème de transcription), mais ça ne change guère (ils pèsent 1% dans la liste)

3.                    Certaines petites maisons, très ouvertes aux néo-romanciers, ne figurent pas dans cette liste. Peut-être était-ce simplement une mauvaise année pour elles ; peut-être n’avaient-elles pas reçu assez de bons manuscrits.

Qu’en penser ?

Le résultat des petits et moyens éditeurs est d’autant plus impressionnant qu’ils reçoivent beaucoup moins de romans que les gros. Ajoutez à cela que les stars émergentes de l’année sont parfois happées par les gros, dès leur envoi.

Et pourtant, la liste est là : Panama, Philippe Rey, Transbordeurs ou Triptyques font jeu égal avec Gallimard ou Actes Sud. Liana Levi ou Le Castor Astral font mieux que Grasset ou L’Olivier.

Et plein d’autres pensées aiguës que vous êtes assez finauds pour émettre tout seuls. Elles sont les bienvenues dans les commentaires.

 Remarque finale : et les très petits éditeurs, ceux qui ne sont pas mis en avant à la Fnac, ou pas dans toutes les Fnac ? Ne les négligez pas forcément. Ils peuvent être ponctuellement référencés selon les parutions. Et même si leur capacité de commercialisation paraît plus faible, ils peuvent être intéressants quand on débute. Des éditeurs comme "La Fosse aux ours" pour un premier roman , ou "Quadrature" et "D’un Noir si bleu" pour un premier recueil, peuvent être une excellente référence  et obtiennent des ventes correctes par des circuits moins éclatants. Ils peuvent être un tremplin pour votre second.

Ne manquez pas la suite : dans la solution pilotée, tout est plus simple. Mais pas pour tout le monde. On en reparlera très bientôt, dans une prochaine chronique.

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Vendredi 20 juin 2008



Pourquoi cherché-je à me faire éditer ? me demande-t-on dans les commentaires du précédent billet. J'ai répondu que je ne me posais jamais la question, et c'était totalement sincère. On me relance.
Je ne voudrais pas que cette réponse passe pour une esquive, ne serait-ce que vis-à-vis de moi-même. Aïe, cela commence mal, me voici en pleine réflexion proustienne, on se croirait à la fin du Temps retrouvé, à quelques subjonctifs imparfaits près. Tant pis, je continue, pour ne plus jamais avoir à en parler.
J'ai réfléchi, je crois avoir trouvé la réponse. Elle ne me paraît guère intéressante, trop personnelle, tant pis, il ne fallait pas me poser la question.

Pour commencer, cette question est biaisée : je ne "cherche pas à être édité". Je veux l'être, j'en fais un principe quand j'écris : j'écris en me disant que je serai édité, j'écris POUR être édité. Ce n'est pas une vanité, c'est une astreinte.
C'est comme ça, même si, au tout départ, je ne l'ai pas voulu.

En fait, j'ai commencé à vouloir me faire éditer comme j'ai commencé à écrire, plus par impulsion que par motivation profonde : lors de remises de prix, en concours, on m'avait suggéré "de me faire éditer" (formulation piégeuse, il faudrait suggérer aux auteurs de "chercher à se faire éditer"). J'ai donc envoyé un manuscrit de recueil, assez imparfait, juste pour voir, aux éditeurs, et l'un d'eux m'a dit oui. C'était Anne Carrière. Point important, elle m'a dit oui à condition que je re-travaille mes textes. Je les trouvais pourtant très bien. C'est après les avoir longuement retravaillés avec une correctrice que j'ai compris la différence entre le "très bien" pour un auteur fréquentant les concours et le "très bien" pour un auteur prétendant être édité. Je n'ai jamais oublié cette étape qui fut pour moi une révélation.

Je crois que c'est resté ma vraie motivation. Un peu confuse, mais authentique : si je veux que chacun de mes manuscrits soit édité (et, oui, je "m'y acharne") , c'est pour m'obliger à une certaine exigence d'écriture. C'est pour avoir la confirmation que j'y suis parvenu. Si un éditeur est prêt à investir de l'argent sur un manuscrit, c'est qu'il considère que l'auteur est allé au bout de ses possibilités. Sur mon prochain recueil, Qui comme Ulysse, par exemple, Anne C. est en train d'investir plus qu'il n'est habituel chez d'autres éditeurs, et cela me comble de bonheur : j'avais donc suffisamment travaillé.
Si un jour mes manuscrits ne trouvent pas preneur sur le marché, j'en tirerai la conclusion la plus évidente : c'est que mon maximum n'est plus suffisant pour les éditeurs. Il ne faut pas "s'acharner à se faire éditer", il faut "s'acharner à bien écrire". Et si je n'y parviens pas, je reviendrai alors dans le petit monde des concours, plus rigolard et permissif : on y met la barre moins haut, mais c'est quand même du sport. Et on s'y amuse plus souvent.
Et si ça ne m'amuse plus, je commencerai à lire. C'est bien aussi. Il me reste encore à lire tout Faulkner : j'ai commencé, c'est prometteur. Ah, il a eu raison de chercher à se faire éditer, ce petit Faulkner ! 
Et voilà, le quart d'heure proustien touche à sa fin, je vous promets de ne plus jamais traiter ce sujet, sauf sous la torture. Vous n'allez quand même pas me torturer pour si peu.
La prochaine rubrique traitera d'un sujet moins intimiste : elle parlera de la recherche du bon éditeur. Rien à voir, rassurez-vous : il y aura des noms, des chiffres. Des trucs objectifs.
 

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Mardi 17 juin 2008

Comment se faire éditer et autres questions menant à la ruine de l’âme

 Comment se faire éditer ? Je ne comprends pas qu’on me pose fréquemment cette question, par mails, alors qu’on ne me demande jamais « Pourquoi se faire éditer ? »

La déontologie m’impose pourtant de traiter préalablement cette moins bonne question : j’éviterai ainsi bien des malheurs aux candidats à l’édition. Peut-être même quelques suicides.

Pourquoi se faire éditer ? Et même : À quoi bon se faire éditer ?

Est-ce pour enfin soumettre ses textes à d’autres lecteurs que ses copains et sa famille ?  Ne vous y trompez pas : les cent premiers lecteurs de votre premier livre (c’est fréquemment le chiffre plafondpour un primo-parturient) ne seront probablement que vos copains et votre famille.

Est-ce pour recevoir des commentaires d’inconnus qui vous diront qu’ils vous aiment, qu’ils aiment votre style, vos idées ? Dans ce cas, dépêchez-vous d’ouvrir un blog : commencez par de petits billets, puis par des textes d’une page, puis publiez-y vos nouvelles. Personnellement, en deux mois de blog, j’ai reçu bien plus de réactions qu’en quatre ans de publication (trois livres). Le hic, c’est que, très vite, ces inconnus ne sont plus des inconnus. Ca n'empêche pas de me faire plaisir.

Est-ce pour sortir de l’anonymat ? Dans ce cas, cantonnez-vous aux concours de nouvelles : il est bien plus facile de s’y faire un nom et d’obtenir des retombées presse régionale que dans la foire aux livres permanente que constitue l’édition. Quand vous aurez publié, filez à la Fnac la plus proche, présentez-vous au rayon littérature française « Je suis Onésime Lemartin, l’auteur de… » et observez attentivement la tête de l’interlocuteur. Vous découvrirez qu’il y a des degrés dans l’anonymat, et que vous êtes descendu très bas.

 Est-ce pour devenir riche ? Là encore, les concours de nouvelles sont beaucoup plus lucratifs. En imaginant que vous soyez lauréat, je dis ça par exemple, du Goncourt de la nouvelle 2004 ou 2005 (je ne me souviens plus de l’année), vous vendrez 2.400 ex, qui vous rapporteront 2.400 euros (dans le cas d’un livre vendu 12,5 € sur lequel vous touchez 8%).. Si ledit livre comporte 12 nouvelles, il vous suffit que la meilleure d’entre elles gagne un bon concours à 1.000 €, et que cinq autres gagnent un petit concours à 300 €, et même si les six autres ne gagnent rien du tout, vous aurez empoché plus. Un bon concours et cinq petits, c’est quand même plus facile à gagner que le Goncourt de la nouvelle, et ça rapporte plus.

Est-ce pour jouer à l’écrivain pondant ses dédicaces en librairie ? Je vous souhaite de ne jamais connaître cette humiliation. Au bout de quelques heures d’une infinie solitude on désespère de séduire ne serait-ce qu’un acheteur. On par se livrer à de piteux racolages, qui feraient rougir toute honnête hétaïre.

 Et je ne vous parle pas…

Ø       des magazines que l’on feuillette pendant des semaines dans l’espoir d’y trouver le petit billet que vous a promis un copain qui connaît bien la copine d’un journaliste qui…

Ø       des salons où l’on passe sa journée à parler de son livre à des chalands qui ne l’ont jamais lu, ne le liront jamais, mais veulent juste vous parler de leurs auteurs préférés.

Ø       Des libraires qui ont rangé, ça m’est arrivé, votre livre en rayon ésotérisme ou spiritualité.

Ø       De certains clubs de lecture où vous devez répondre à des questions du genre « Et pourquoi vous n’avez pas plutôt fait une fin où… »

Ø       De la lettre de votre éditeur vous annonçant que les 1.880 exemplaires invendus de votre chef-d’œuvre vont être mis au pilon et que, selon le contrat, il vous reste la possibilité de les racheter.

 Comparée à ces avanies, la tristesse éprouvée à la lecture d’une lettre de refus, de dix, trente lettres dédaigneuses n’est rien qu’un petit battement de cœur un peu pinçant.


Vous voulez quand même vous faire éditer ? Vous y tenez vraiment ? Je passe donc au chapitre suivant :


 
Comment se faire éditer ?

 Je reçois parfois des mails me posant cette question avec beaucoup d’amabilité. Et je promets chaque fois, avec encore plus d’amabilité, d’y répondre dans une prochaine chronique.

Il devient urgent d’y répondre, car plus j’attends, plus la réponse s'avère complexe. Et douteuse.

 Longtemps, la solution m’a paru simple. C’est celle que j’ai utilisée pour mes trois premiers livres. Si j’y ai recouru, c’est plus par ignorance que par courage, mais je vais quand même l’appeler « solution courageuse », ça fera plus chic.

Solution courageuse

 Contrairement aux idées reçues, il reste possible de faire éditer son premier livre, ou son second, ou son troisième, par des éditeurs suffisamment connus pour que votre oeuvre soit mise en place à la Fnac ou dans les grandes librairies. 

C’est possible sans connaître personne, sans être connu, en envoyant simplement par la poste son manuscrit au « Comité de lecture », ou au « Service manuscrits » dudit éditeur. C’est possible si le manuscrit est plutôt bien écrit, plutôt original, plutôt intéressant, s’il a la chance d’être envoyé chez le bon éditeur, d’arriver au bon moment entre les mains de la bonne lectrice.
Bon, d'accord, cela fait beaucoup de « si », beaucoup de « plutôt », et de chances, mais leur concomitance n’est pas indispensable  : 

Mon premier recueil, La Diablada, a été envoyé par la poste à Anne C. qui l’a apprécié. Mais elle m’a prévenu que le manuscrit nécessitait encore un certain travail : c’est après de nombreuses séances avec la correctrice que ce manuscrit est devenu « bien écrit ». Il avait quand même été accepté.

Mon second recueil et mon premier roman étaient, eux, mieux et peut-être même bien écrits (Le premier a gagné le Prix Découverte d’un écrivain du Nord–Pas-de-Calais, le second – au diable la modestie – a été considéré comme l’un des meilleurs premiers romans de l’année – sélection au Festival du premier roman de Chambéry).  Mais mon éditeur, Anne C. ne les a pas retenus, jugeant le ton trop grinçant. Il n’y avait là aucune erreur de jugement, c’était son droit.

Un manuscrit, on l’oublie trop souvent, peut être bon, ou très bon, sans convenir à un éditeur, qui ne retient que ce qu’il juge pouvoir bien défendre devant les libraires, les médias. Un éditeur n’est pas supposé publier n’importe quel bon livre : il brouillerait vite son image, sa griffe. Notez bien cela, ça vous consolera de nombreux déboires.

Ayant été publié, la toute première fois, avec une bonne critique, j’ai cru qu’il me serait facile d’entrer alors chez d’autres éditeurs : il n’en a rien été, je me suis retrouvé au coude à coude avec les wannabe de base. J’ai simplement eu droit à quelques lettres de refus plus circonstanciées prouvant que les manuscrits avaient été vraiment lus.

Bilan : une toute petite réputation n’est donc pas nécessaire, elle n’est pas non plus suffisante.

 C’est finalement par la poste que mon Vertige des auteurs s’est posé entre les mains du Castor Astral. C’est aussi par la poste que mon Étage de Dieu est arrivé chez le Furet du Nord qui lui a attribué son Prix annuel.

Mais, dans les deux cas, je crois avoir eu beaucoup de chance. Qualité essentielle pour un candidat à l’édition. Ne désespérez pas : quand on a peu de chance, on peut l’accroître :

 

1. en envoyant un manuscrit dont l’extérieur est bien présenté. Certains préconisent le « feuille à feuille » : manuscrit non relié, dans une chemise cartonnée à élastiques. Cela fait plus pro, mais je n’y suis pas favorable, quand on n’est pas encore de la famille des pros. La solution reliée permet de rendre plus évidentes la couverture et la quatrième de couv. 

-          La couverture, c’est un point de vue très personnel : je la préfère avec une illustration couleur, même provisoire. Un visuel tape-à-l’œil, qui intrigue, ce n’est pas ça qui manque sur Google. Moi, cela m’a toujours porté chance, et on m’en a souvent parlé après. Ça aide à sortir du lot quand il y a un arrivage de 40 manuscrits pour la journée. Et ça se perd moins facilement.(car le coup du manuscrit  bien accueilli qui s’égare pendant des semaines chez l’éditeur, ça arrive, j’en ai fait l’expérience).

-          Sur la couverture doit apparaître fortement un beau titre (plus fortement que votre nom qui peut figurer en caractères de corps très inférieur, on s’en fiche, de votre nom). Donnez-vous du mal sur ce titre, évitez les trouvailles usées, tapez-en les mots en recherche Fnac pour vous assurer que le champ lexical n’est pas galvaudé. Ce titre ne sera pas forcément définitif, il est classique que l’éditeur vous demande de le retravailler ensuite. Il peut même être légèrement malhonnête par rapport au contenu, ce n’est pas grave à ce stade : l’important, c’est qu’il accroche.

-          La quatrième de couv n’est pas une vraie : elle ne doit pas chanter vos louanges ni celle de l’œuvre, elle doit en donner un résumé, pas forcément complet, mais intéressant, intrigant, qui donne envie de lire la suite. Un pitch un peu plus développé. Mais très bien écrit. On peut y glisser une validation du sujet (voir infra).

 

2. en envoyant un manuscrit dont l’intérieur donne envie d’aller au-delà de la première page.

Réglons d’abord le problème de la présentation technique, c’est le plus simple :

> Pas de pages recto-verso. Jamais, jamais.

> Pas de pages en typo biscornues. Tenez vous-en au Times, à l’Arial. Ou à leurs cousins. Le Garamond est élégant, mais fait déjà un peu Pléiade pour un débutant.

> Certains auteurs utlisent l'interligne 2, en adoptant un corps 12. Je trouve cela bien pour les corrections, moins bien pour la lecture. Je préfère l’interligne 1 ½ et le corps 13 ½ .
> En général, je prends des marges de 3,2 en largeur, de 3,5 en hauteur. Cela me donne des pages d’environ 1.550 signes en moyenne (en fait, ça va de 1400 à 1700, selon les dialogues). Ce ne sont pas des marges impératives, il m'arrive de bidouiller ça pour éviter les fins de chapitre en trois lignes.
> Vous préparerez une page de garde (jamais de feuille volante) indiquant votre nom, votre adresse, votre e-mail, votre téléphone (pour que l'éditeur puisse vous inviter à déjeuner).
> Vous préparez une autre page de garde rappelant le titre du chef-d'oeuvre, son genre (roman policier, etc.), et son nombre de caractères, blancs et signes inclus.
> Faites un premier tirage de qualité. Toute économie est ici dangereuse. Si votre imprimante sort un texte plus grisé que noir, imaginez ce qui en restera après photocopie.

Ces détails culinaires ayant été réglés, passons au plus sérieux, en commençant par la première page.

Cette première page est capitale : dans 90% des cas, la lectrice n’ira pas plus loin. Une bonne première page, c’est une page forte, originale, bien écrite, annonçant la tonalité et si possible le sujet du manuscrit.

-          Continuez cette première page par quelques autres qui évitent toute impression de fléchissement.

-          Terminez le livre par une page aussi forte que la première. Il est classique que la lectrice file des premières pages à la dernière. Pas pour voir comment ça finit, mais pour s’assurer que vous tenez la distance.

-          Ah, j’allais oublier ! Entre les deux, le reste aussi doit être bien. Fort, original, dérangeant, bien écrit, donc bien. Mieux c’est, mieux c’est.

-          Je me permets de le rappeler car c’est là une idée trop souvent oubliée : trop d’auteurs achèvent leur œuvre en soupirant glorieusement « C’est comme ça que je voulais écrire, j’y suis arrivé ». Ils oublient qu’un livre n’est pas fait pour être écrit, mais pour être lu. Et d’abord par la lectrice de l’éditeur, qui représente à elle seule la lecture de l’éditeur proprement dit, celle du journaliste, celle du libraire, celle du lecteur final qui feuillette en librairie. Pensez à cette lectrice : après quelques heures de lecture de manuscrits, elle est comme un visiteur dans une exposition d’artistes locaux à la mairie d’une station balnéaire ; l’œil pollué de tant de laideur, elle finit par ne plus voir ce qui est beau. Il faut l’y aider, il faut faire du très beau.

-          Il m’est arrivé une fois de me mettre vraiment à sa place et de feuilleter les arrivages du matin chez un éditeur. C’est une expérience douloureuse. J’ai rarement eu envie d’aller au-delà de la page deux. Et les recalés qui s’indignent de récupérer un manuscrit dont le point de colle subtilement posé entre les pages 18 et 19 n’a pas sauté devraient avoir la vaillance de poser ledit point de colle entre les pages 2 et 3 : le résultat serait édifiant.

3. Il vous reste à joindre une belle lettre d’accompagnement. Ce terme d’accompagnement est d’ailleurs impropre. C’est une lettre de présentation de l’œuvre. Faites court : le pitch bien exposé, plus la validation éventuelle (Je travaille à la Banque X, s’il s’agit d’un thriller financier. J’ai soumis ce texte à Mr Y, historien spécialiste du XIXème s’il s’agit d’un roman historique. J’ai vécu deux ans en Mongolie extérieure s’il s’agit d’une histoire de yourtes ou de chevaux sauvages). Et vous vous présentez en deux lignes, si vous croyez que ça peut intéresser.

C’est fini, il ne vous reste plus qu’à envoyer la chose aux bons éditeurs. C’est important, le choix des bons éditeurs, et ma prochaine chronique en parlera de façon plus complète, presque technique. En l'attendant, vous pouvez envoyer à tout le monde. Ou en tout cas aux éditeurs qui publient des livres semblables aux vôtres, par le ton ou par le sujet. Pour les repérer, faites au tour au salon du livre. C’est le seul endroit où toute la production de chaque éditeur est présentée, consultable. On peut alors voir des tendances se dégager. Si vous ne les voyez pas, il faudra dépenser plus de frais de photocopies, plus de timbres, et encaisser plus de vexations.


Là, c’est vraiment fini.
Il ne vous reste plus qu’à acheter un grand classeur rouge où vous collerez une fiche mentionnant les envois et leurs dates, et où vous accumulerez les lettres de refus. Voilà, vous êtes devenu un candidat à l’édition qui s’est donné le maximum de chances avant d’être défait. Achetez aussi une chemise kaki et une veste noire pour le jour où un éditeur vous appelle, hé, ça arrive.


 
Cela, c’est la solution courageuse. Celle que j’ai toujours pratiquée, défendue, recommandée, puisqu’elle marche. Et j’ai toujours considéré que les histoires de romans présentés par des copains à des éditeurs copains n’étaient que des légendes germanopratines, ou des épiphénomènes montés en épingle par les recalés de l’édition.


 
Or je commence à réaliser que cette seconde solution existe, est amplement pratiquée, et donne d’excellents résultats. Appelons-la la solution pilotée. Elle fera l’objet de ma prochaine prochaine chronique, car ce billet du jour est déjà très long, (plus de 14.000 signes !), assez confus, et j’y parle trop de moi. On dirait du Proust. Oui, ça manque d’imparfaits du subjonctif, je sais.

 

 

 

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