Fuveau, Lauzerte, et le bonheur de tenir sa boutique au marché

FUVEAU
Je reviens de mon premier
salon littéraire de la saison, celui de Fuveau « Les Ecrivains en
Provence ». C’est très bien Fuveau. J’y suis allé avec mon « Qui comme Ulysse » sous le bras, ému de le
présenter pour la première fois dans le grand monde. Comme si j’allais exhiber mon tout jeune King Charles au ventre encore mou dans un concours d’élégance canine.
C’est très bien, Fuveau,
redisons-le. C’est une jolie petite ville provençale entre Aix et Aubagne, que j’ai longtemps subventionnée : quand je faisais les concours de nouvelles avec une ardeur d’amateur, j’ai
plusieurs fois participé à celui de Fuveau, j’ai plusieurs fois versé mes droits d’inscription pourtant assez élevés, j’ai chaque fois été largement battu. Avec pourtant de bons textes, je crois
même y avoir présenté la nouvelle « Qui comme Ulysse » qui s’appelait alors Empanadas. Je suis donc arrivé en jubilant, ah, j’allais
jouer « Le retour du banni ».
Et j’ai jubilé, mais autrement : j’ai jubilé parce que l’accueil est bon enfant, chaleureux, et l’ambiance
formidable. Nous les auteurs, sommes traités comme des amis de la famille. Un peu mieux, car les amis de ma famille, je ne les invite pas dans de très bons restaurants le soir, je ne les convie
pas, le midi, à un grand buffet sous les platanes (je dis platane pour faire plus chic, je n’ai pas de photos pour vérifier, je vais dire hêtres, ça va faire encore plus chic), où toute l’équipe
des bénévoles a préparé pour nous un immense buffet de spécialités provençales. C’était bon, c’était généreux, le rosé était goûteux, on était bien, on serait volontiers restés tout l’après-midi
à baguenauder de la table au buffet en des trajectoires de moins en moins rectilignes ; mais on était là pour signer, on est partis signer.
Et c’était bien
aussi.
On nous a installés en
plein air, sous de grandes tentes blanches ouvertes à la brise, et aux visiteurs. Parce que j’allais les oublier, il faut aussi des visiteurs ; et ils étaient très bien, les visiteurs
fuvelains, ils sont venus caresser mon King Charles sur la truffe et lui trouver belle allure. Résultat : ils ont aimé « Qui comme Ulysse ». Le dimanche, avant même le grand rush
de l’après-midi, j’avais déjà dédicacé tout mon stock disponible de « Qui comme Ulysse ». Une heure après, j’avais épuisé celui de « La Diablada ». J’ai
grogné, j’ai fait l’artiste offensé, avant de me rendre compte, le lendemain, que les quantités d’exemplaires, euh… c’était moi qui les avait indiquées il y a trois mois. De quoi j’avais l’air,
hein ? Pardon, pardon, ô Fuvelains ! Je tombe sur la seule ville en France où l’on aime bien les nouvelles, et je joue les stars.
"ALORS, ON AURAIT DIT QU'ON SERAIT DES MARCHANDS AU MARCHÉ..."
Du coup, il m’est resté un peu de temps pour observer les collègues. C’est agaçant, eux aussi, ils signaient beaucoup.
Pas tous, mais presque. J’aurais préféré qu’ils signassent très peu, pour être vraiment heureux. Mais non, ils signaient impudemment, abondamment. Comment faisaient-ils ? Plusieurs
stratégies peuvent être distinguées.
Première stratégie
(1) : venir habillé de la même façon que dans la grande photo accrochée au-dessus de chaque auteur. Afficher la même expression, genre « oui, c’est bien moi ». Et attendre, impavide. Quand on est une star, l’effet est immédiat. Les gens se ruent. Ils demandent quand
même, sait-on jamais, « Vous êtes bien Amélie Nothomb ? ». Un hochement de tête, un stylo que
l’on dégaine, et on signe. Mais si l’on est pas une star, ça ne marche pas. Moi, j’ai essayé le matin, pendant un quart d’heure, et on est venu me demander « Vous n’êtes pas Monsieur Graziani, par hasard ? ». Je fais ici un appel à Monsieur Graziani :
« Monsieur Graziani, arrêtez de me ressembler, même par hasard. Ne prenez pas de look écrivain, c‘est réservé aux écrivains assermentés, genre
moi ». J’ai très vite adopté une autre stratégie, je vous l’expliquerai plus loin.
Seconde stratégie
(2) : appeler le chaland « Venez voir mon livre comme il est beau le livre que j’ai fait tout seul avec un vrai éditeur ». Et ça marche. Ils sont sympa les
Fuvéliens, non ? Moi, j’ai essayé, mais je n’avais plus de voix au bout d’un quart d’heure. Heureusement, j’avais une autre stratégie. Je vous expliquerai plus tard, plus
tard.
Variante 2 bis. Dire à
chaque passant, avec un bon sourire ingénu : « Voulez-vous que je vous parle de mon livre ? ». Les Fuvéliens sont polis, ils n’osent pas dire non. Mais ils sont retors, ils font semblant d’être sourds et pressent le pas.
Stratégie 3, réservée aux auteurs fidèles du salon. Interpeller le passant
« Ah, bonjour, je vous reconnais. Nous avions eu une discussion très intéressante l’an dernier ». Le
passant s’approche, interloqué, très désireux de savoir ce qu’il avait pu se dire de si intéressant, surtout quand il n’est pas venu l’an dernier. La conversation se noue, le poisson est
ferré.
Stratégie 4, très
audacieuse. Fondée sur le vieil axiome « La foule attire la foule ». on fait venir des copains, des amis, qui se pressent devant le stand. Rien de tel pour
attirer le visiteur : il va jouer des coudes pour savoir ce qui se passe, il parviendra jusqu’au premier rang, seul face à l’illustre Jules Frangipane. Trop tard pour s’enfuir : la
foule des copains est là aussi pour le coincer. Il est condamné à acheter un livre de jules Frangipane, le moins cher, pour s’enfuir.
Stratégie 5, la
régionaliste. Je l’ai déjà évoquée à la création de ce blog. Elle est réservée aux auteurs écrivant des fictions ou des documentaires ancrés dans la région. Ici, c’était la
Haute-Provence. On interpelle le passant : « Vous êtes de la région ? Où habitez-vous ? » Effectivement, à Fuveau, peu de visiteurs viennent de Belfort. Ils vont lâcher un « Euh, près
d’Aubagne ». L’auteur le tient, il remonte la ligne : « Aubagne, oh, c’est amusant, justement je
parle de vous, là, dans le livre, regardez… ». Le passant approche, alléché. Hop, l’épuisette, le poisson n’a plus aucune
chance.
Vous l’aurez compris, un
salon du livre, c’est comme un marché. Et un salon du livre provençal, c’est comme un marché provençal. Plus gai, plus bruyant, d’accord. Mais il faut savoir y vendre sa production ; sinon,
à quoi bon y venir ? Rectificatif : on ne dit pas vendre, on dit présenter. Sinon, c‘est pareil.
Ah, j’allais oublier la
stratégie 6 !
Stratégie 6, la
mienne. Mais finalement, je ne vais pas en parler. Elle marche, j’ai signé tout mon stock à Fuveau. Mais je vais me la garder pour Lauzerte, dans 15 jours. Si vous voulez la
connaître, venez vous faire piéger à mon stand. Vous me laisserez un chèque signé, je vous laisserai un livre signé, ce sera un moment formidable. Nous nous quitterons avec de grands
sourires.
Si vous la connaissez, n’en parlez pas. Tenez-vous à l’écart de mon stand, et observez, de loin. Vous verrez comme c’est
bon. Nous boirons ensuite une bière ensemble, ce sera le prix de votre silence.
LAUZERTE
Il y aura à Lauzerte d’autres auteurs très bien. Je les aime encore plus que moi, c’est vous dire l’affection que je leur porte. Il y aura Françoise Guérin et Emmanuelle Urien, immenses talents,
nous nous connaissons depuis notre plus tendre enfance littéraire. Nous avons gribouillé nos premiers textes ensemble, nous étions pleins de promesse. C’était le meilleur moment de notre vie
d’auteur. Ensuite, nous sommes devenus riches et célèbres. La vie est trop facile. Emmanuelle, Françoise, notez bien : nous sommes devenus
riches et célèbres, mettez-vous ça bien en tête. Le succès va au succès, l’argent à l’argent.
Il y aura aussi deux
nouvellistes que j’admire, elles aussi. Encore ? Oui, il y a beaucoup de gens admirables à Lauzerte. Là, je veux parler de Claude Pujade-Renaud et Annie
Saumont.
Je viens de lire La
Chatière, de Claude Pujade-Renaud . Un recueil écrit il y a quinze ans. Sa description du monde des vieux,
des malades, est impressionnante, et il n’y a pas que ça. Comment fait-elle ? Des détails, que des détails. Chaque fois, une histoire entière avec des détails savamment entremêlés.
L’histoire bascule au fil de ces détails, on ne s’en rend même pas compte. Et à la fin, on reste K.O. debout. Les détails ont fait mouche. De la belle ouvrage.
Annie Saumont; vous l’avez lue si vous aimez les nouvelles. Si
vous ne les aimez pas, c’est que vous ne l’avez pas lue. Annie écrit avec une technique assez différente de celle de Claude : des dialogues, une
énorme part de dialogues. Et on se demande : comment des dialogues aussi simples peuvent-ils aussi bien camper un décor qu’elle n’a pas brossé, installer des personnages qu’elle n’a pas
décrits. Je n’ai toujours pas compris : c’est pour ça que je continue à lire Annie. Pour comprendre.
C’est comme ça, à
Lauzerte, on croise plein de nouvellistes qui portent en eux des secrets, des savoir-faire, et qui en parlent aussi tranquillement que s’il s’agissait de tartes aux pommes. Ils n’en parlent pas
entre eux, ils en parlent avec le public. Loin des modes, loin des fureurs et fracas des 676 romans de la rentrée qui déferlent.
Bientôt ici, billet démagogique
Cela dit, les
déferlements, je ne suis pas contre, tant que je surnage. C’est ce qui se passe en ce moment, et les blogs y sont pour beaucoup. Les blogs, vos blogs
(séquence démagogique). Mais c’est vrai, ce sera d’ailleurs le thème du prochain billet.
Elle a seulement dit en substance : " Il y a des journalistes qui n'ont retenu qu'une seule phrase de mon livre celle où je dis à mon amant "Ne te trompe pas de trou". On se moque de moi, en faisant des blagues dégoûtantes à propos de cette phrase qui ne comporte aucun élément de vulgarité".
( Les guillemets, c'est moi qui les ajoute, pour faciliter la compréhension. Mais ce n'est pas un verbatim. Elle a raison d'être mécontente, la pauvre Christine Angot : elle sort une petite phrase gentille, exempte de toute vulgarité, une petite boutade comme on entend, par exemple, quand les mamans attendent la sortie de l'école maternelle. Et il y a des gens très sales qui font des blagues dégoûtantes.)
Elle a ajouté que les femmes avaient deux trous contrairement aux hommes, et l'animateur l'a remercié pour cette leçon d'anatomie matinale. Tout le monde rigolait, les auditeurs y compris. D'autant plus que miss Angot se trompe la femme possède trois orifices aux parties basses et non deux.
(Là, je fais confiance, je n'y connais rien en anatomie. Je vais demain à un mariage chic, je poserai la question à table, ça relancera la conversation, ce sera très apprécié).
Il est vrai que Catherine Clément est arrivée dans le studio mais je croyais que c'était pour parler de la femme à Byzance ou un truc dans ce genre... Bah! je n'ai rien compris alors?