Mercredi 16 juillet 2008


Le chat qui s’en va tout seul prenait beaucoup de place

 Dans un peu plus d’un mois sortira mon troisième recueil de nouvelles, et je commence à ressentir une certaine impatience. Vous aussi ? Merci, je n’en doutais pas, et je vous remercie pour votre civilité.

 Pour passer le temps, je vais parler d’une nouvelle qui, pendant près de quarante ans, m’a empêché d’écrire quoi que ce soit et surtout pas des nouvelles. Je vais vous parler du « Chat qui s’en va tout seul » de Rudyard Kipling. Si vous ne l’avez jamais lue, laissez tomber ce billet et filez la lire sur http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Chat_qui_s'en_va_tout_seul, c’est beaucoup plus intéressant que mon blog.

 Je n’oublierai jamais la nuit où j’ai découvert cette nouvelle. C’est la nuit où j’ai eu l’impression d’atteindre un certain absolu de la littérature. J’avais dix ans, je dormais chez ma grand-mère, dans une immense maison qui avait vu passer une ribambelle d’oncles et tantes. La chambre qui m'accueillait n’avait pas de rideaux, et je n’en avais pas fermé les volets. Devant la fenêtre, un platane éclairé par un réverbère projetait son ombre sur mon mur. Une ombre inquiétante, agitée, car il y avait une bonne brise ce soir-là. De temps à autre, une voiture passait dans la rue et, sous son faisceau plus puissant, l’ombre se déformait affreusement et venait tourner autour de mon mur avant que les phares n’emportent les monstres brièvement esquissés et ne me rendent mon arbre. Bref, une nuit délicieuse, cauchemardesque, une nuit où l’on ne veut surtout pas s’endormir, une nuit où l’on veut jouer le plus longtemps possible à se faire peur.

 Pour résister à l’assoupissement, j’ai attendu le passage de ma grand-mère venue s’assurer de mon sommeil réglementaire ;  j’ai ouvert la petite lampe de chevet pour fouiller dans la bibliothèque qu’avait laissée un jeune oncle, dernier occupant ; et j’en ai tiré un vieux livre, sans couverture, à demi débroché, d’un certain Rudyard Kipling : « Histoires comme ça » (« Just so stories »). Je l’ai feuilleté, et me suis arrêté sur une histoire de chat.

 Ce fut un tremblement de terre littéraire.

 J’avais déjà lu tous les Tintin, l’Odyssée, et quelques autres monuments de la culture, mais là il me semblait découvrir le livre originel. Le livre qui semblait le livre-source de toute l’humanité. Jamais personne ne m’en avait parlé, et il m’a semblé avoir mis la main sur un livre sacré, un livre magique que je venais de sortir d’une armoire interdite.

 Comment peut-on ne pas trembler quand on lit un dialogue comme celui-ci :

 Chien Sauvage leva le museau et renifla l'odeur du mouton cuit et dit :

       J'irai voir ; je crois que c'est bon. Chat, viens avec moi.

      Nenni ! dit le Chat. Je suis le Chat qui s'en va tout seul et tous lieux se valent pour moi. Je n'irai pas.

      Donc, c'est fini nous deux, dit Chien Sauvage. Et il s'en fut au petit trot.

Il n'avait pas fait beaucoup de chemin que le Chat se dit : « Tous lieux se valent pour moi. Pourquoi n'irais-je pas voir aussi, voir, regarder, puis partir à mon gré ? » C'est pourquoi, tout doux, tout doux, à pieds de velours, il suivit Chien Sauvage et se cacha pour mieux entendre.

 J’ai lu deux fois cette nouvelle ce soir-là. Nouvelle, ou conte, ne venez pas me gâcher mon plaisir avec vos soucis de nomenclature. C’est une histoire, juste une histoire. Just so story.

 Je l’ai lue encore toute ma vie. Pendant longtemps, elle est restée pour moi la nouvelle étalon. Celle qu’il me serait toujours impossible d’égaler, évidemment, mais aussi celle à laquelle je comparais toute nouvelle qui me transportait. Elle est tout ce que j’aime en littérature.

 Elle s’est construite dans un langage propre, quasiment une nouvelle langue étrangère, qu’on ne retrouvera bien sûr chez aucun autre auteur. Un grand art, comme dans quelques nouvelles de Saki, et notamment sa prodigieuse « Sredni Vashtar ».

 Elle s’appuie sur un mécanisme récurrent, sans complexes, sans crainte des répétitions. Comme dans, ah, c’est malin, je ne trouve plus l’exemple auquel je pensais. Bon, vous, vous avez certainement un exemple de récurrence en tête et vous le donnerez en commentaire. Enfin, récurrent, quoi, comme dans, ah, comme dans certains contes du folklore juif, euh… dont je ne retrouve évidemment plus les noms au moment où je ponds ce billet.

 Elle semble fondatrice de l’histoire de l’humanité. Comme peut l’être, par exemple, « La Loterie de Babylone », de J.L. Borges.

 Elle joue avec la magie. Je dis bien la magie, pas le fantastique. La très simple magie qui permet à l’homme de dominer l’ordre naturel. Un peu comme dans « La  Dame de Pique » de Pouchkine.

 Elle se construit de façon inéluctable. On sent un emboîtement des faits qui peu à peu se referme, de façon évidente, à laquelle le lecteur participe, sans se soucier de la chute, qui n’est qu’un jeu pour enfant. On retrouve ce procédé dans « Guayaquil » de J.L. Borges.

 Il y a tout ça dans « Le chat qui s’en va tout seul ». Il y a tout ce que je voudrais mettre dans mes nouvelles, et j'y renonce, bien sûr, car on ne peut dormir dans le lit de Kipling.  Et il y a surtout ce héros, ce chat exceptionnel, auquel, depuis, tous les chats du monde se croient obligés de ressembler.


 
Il m’arrive de me prendre pour un écrivain, de sentir un léger renflement de chevilles. Ces jours-là, j’ouvre Histoires comme ça. Je n’ai pas besoin de chercher la page, le livre s’ouvre tout seul sur :

 « Hâtez-vous d'ouïr et d'entendre ; car ceci fut, arriva, devint et survint, ô Mieux Aimée, au temps où les bêtes Apprivoisées étaient encore sauvages. Le Chien était sauvage, et le Cheval était sauvage, et la Vache était sauvage, et le Cochon était sauvage — et ils se promenaient par les Chemins Mouillés du Bois Sauvage, tous sauvages et solitairement. Mais le plus sauvage de tous était le Chat. Il se promenait seul et tous lieux se valaient pour lui ».

 Je la lis, je crois la lire, car je la connais presque par cœur, et je me remets, plus humble, au travail. Mais je la lis aussi les jours où je n’ai pas le moral et où je désespère de l’écriture.

Et vous ? Avez-vous aussi une nouvelle absolue, une nouvelle de référence comme on dit maintenant, disons simplement une nouvelle angulaire sur laquelle vous voudriez que se construise toute la littérature ?

 

publié dans : Divers, vos ??? et vos !!!
ajouter un commentaire commentaires (17)    recommander
Retour à la page d'accueil

Commentaires

Ah oué.
commentaire n° : 1 posté par : Sév (site web) le: 16/07/2008 21:14:53
Merci, Sév, pour ce commentaire dont la densité ouvre de vastes horizons à notre réflexion. Vous êtes la bienvenue, revenez avec d'autres pensées compactes et bien formulées.
réponse de : GF (site web) le: 17/07/2008 10:28:39
Annie Saumont est pour moi une référence en matière de Nouvelles.

Hormis son oeuvre, la première nouvelle que j'ai lue il y a longtemps et dont je me souvienne par l'impression qu'elle me fit alors fut : "Colomba" de Prosper Mérimée.

Bonne route à vous pour votre recueil !
commentaire n° : 2 posté par : Marianne (site web) le: 16/07/2008 22:49:53

Soyez la bienvenue, Marianne. Annie Saumont n'est pas seulement une grande dame de la nouvelle, c'est un auteur d'une inlassable gentillesse, attentive aux nouveaux auteurs. Elle sera, cette année encore, présente, formidablement présente, à Lauzerte "Place aux Nouvelles", le dimanche 21 septembre. Venez donc la rencontrer. Ce sera une très belle journée pour les amateurs de nouvelles, j'en ai parlé il y a quelques semaines sur ce blog. J'y serai aussi, avec mon nouveau recueil.

réponse de : GF (site web) le: 17/07/2008 10:32:53
Monsieur Georges bien le bonjour !
C'est drôle que vous parliez de Kipling, j'ai moi même un amour particulier et qui date aussi de l'enfance pour "L'enfant d'éléphant" qui est dans le même recueil. Vous avez très bien dit la saveur particulière et poétique de la langue (encore plus sensible si on peut lire le texte original en anglais), et sa portée cosmogonique. Vous avez oublié de parler de ses merveilleux dessins.
J'aime beaucoup les textes pour enfants car ils font de la philosophie sans en avoir l'air au moyen d'un langage très simple et imagé. Je rangerais dans la même catégorie que "Just so stories" de Kipling : "Le petit prince" de Saint Exupéry et "Peter Pan" de J.M. Barrie.
commentaire n° : 3 posté par : madame de K (site web) le: 18/07/2008 09:26:39
Je suis ravi, ô Madame de K, de découvrir que nous avons en commun cette passion. Comment ai-je pu ne pas parler des illustrations de Kipling ? Faute d'autant plus grave que j'avais celle du chat sous les yeux. Oui, entièrement d'accord avec vous, ces illustrations sont de petits bijoux auxquels les légendes donnent un charme inégalable. Le Petit Prince et Peter Pan , euh.. je n'ai plus d'encre dans mon stylo pour en parler.
réponse de : GF (site web) le: 18/07/2008 22:54:59
"L'enfant d'éléphant" ne figure pas dans wikisource en français ... mais en anglais oui :
http deux points //en.wikisource.org/wiki/The_Elephant%27s_Child
commentaire n° : 4 posté par : madame de K (site web) le: 18/07/2008 09:46:48
Je vais essayer de le trouver en français. Mais en anglais, c'est bien aussi. Il écrit bien en anglais, Kipling, pour un étranger. Merci madame.
réponse de : GF (site web) le: 18/07/2008 23:10:18
Merci de l'invitation mais c'est un peu loin de mon lieu de résidence (je suis Strasbourgeoise) et serai par ailleus en plein redémarrage professionnel.
Je lirai sur votre blog vos articles ! :-)
Bon Vendredi !
commentaire n° : 5 posté par : Marianne (site web) le: 18/07/2008 14:52:18
Ne regrettez rien, Marianne, l'invitation ne tient plus, j'en parle dans mon prochain billet : ce week-end des 11 et 12, je serai au Mans et non à Paris
réponse de : GF (site web) le: 18/07/2008 22:56:24
Ah là là, Georges ! Depuis 2 jours, je me torture le cerveau pour trouver une réponse satisfaisante à votre question ! (Vous comprenez bien que cela ne va pas améliorer ma vitesse de post de commentaires...;-D)
Je vais encore chercher, mais vous trouverez quand même un début de réponse dans ma dernière note de blog (si vous avez le temps d'y passer...;-))
commentaire n° : 6 posté par : Turquoise (site web) le: 18/07/2008 19:20:51

Non, ne vous torturez plus, Turquoise, oubliez mes questions, et continuez à pondre de superbes billets comme celui que vous venez d'écrire sur La Diablada. Je recommande, très impartialement, à tous les passants d'aller faire un tour sur le blog de Turquoise.
Vous ne pouvez savoir le plaisir que m'a apporté votre paragraphe sur Le parfum des profondeurs. Il me reste à ne pas vous décevoir avec mon prochain recueil... dans un mois je vous lirai avec plus de fébrilité que jamais...

réponse de : GF (site web) le: 18/07/2008 23:20:43
Dans ma jeunesse, j'avais été très impressionné par le style hautement poétique et fluide de "Véra" de Villiers de L'Isle Adam. En ce qui concerne les nouvelles à la fois très courtes et très ambitieuses, j'avoue que j'ai un faible aujourd'hui pour les textes d'une page ou deux, sombres et énigmatiques, d'un Kafka ("Message de l'Empereur", notamment) ou d'un Peter Handke ("Témoin oculaire", par exemple). Des mini-nouvelles à lire le soir, juste avant de s'endormir, pour être sûr de déprimer :)
commentaire n° : 7 posté par : Marco (site web) le: 18/07/2008 23:49:49
Vous me faites honte, Marco : je n'ai lu aucune de ces nouvelles. Le mal sera réparé avant l'automne, c'est promis.
réponse de : GF (site web) le: 19/07/2008 15:28:13
Ayé. J'ai pensé longtemps, longtemps, longtemps (presqu'après que les poètes ont disparus, c'est dire...) et j'ai trouvé : Dans les Nouvelles Orientales de Yourcenar "Comment Wang-Fô fut sauvé", la première. C'est pour moi l'inaccessible étoile... Rha la la...
commentaire n° : 8 posté par : Posuto (site web) le: 19/07/2008 23:11:40
Merci, ô Posuto. Les commentaires sur ce billet m'enchantent, me rassurent : il me reste donc tant de merveilles à lire. De Yourcenar, je n'avais lu que les Mémoires d'Hadrien.
réponse de : GF (site web) le: 22/07/2008 10:05:58
Pour moi, depuis que je l'ai lue il y a sept ou huit ans, la nouvelle de référence est Un cœur simple de Flaubert... La connaissez-vous ?

Par ailleurs, j'ai découvert, il y a très peu de temps, le recueil de John Cheever, intitulé Insomnies et je ne cesse d'y revenir...
commentaire n° : 9 posté par : Zoridae (site web) le: 19/07/2008 23:28:04
Un coeur simple, Zoridae, vous avez raison. C'est une superbe nouvelle. Toute en tension douce. Cheever ? Jamais entendu parler. Mon inculture des contemporains est exceptionnelle. Je vais aller voir chez vous, vous avez certainement écrit un billet sur John Cheever. Si ce n'est pas le cas, ne me faites pas languir.
réponse de : GF (site web) le: 22/07/2008 10:08:44
Le bal d'Irène Nemirowsky ou la parure de Maupassant ou la ballade du café triste de Carson McCullers ou pourquoi pas cette nouvelle au sujet d'un tableau chèrement payé et qui prend une place tellement importante dans la vie d'un couple... La nouvelle est un genre qui marque, me semble-t-il. On voudrait effectivement pouvoir égaler les grands...
commentaire n° : 10 posté par : Guylou le: 21/07/2008 18:06:00
Merci Guylou. Oui, La Parure est une merveille, dérogeant joyeusement aux canons de la nouvelle. Le Bal est très joli, très grinçant. La Ballade du café triste, je ne connais pas. Carson Mc Cullers non plus. Merci d'avoir secoué ma torpeur littéraire, je le note, je vais le lire aussi. L'automne sera très chargé !
réponse de : GF (site web) le: 22/07/2008 10:14:24
Aïe non ! Pour l'instant je n'ai écrit sur aucun livre ni auteur... Je trouve que c'est un exercice terriblement difficile ! Mais si vous lisez les Insomnies de Cheever, je serais ravie de savoir ce que vous en pensez.
commentaire n° : 11 posté par : Zoridae (site web) le: 22/07/2008 23:10:01
Et dire que je l'avais hier entre les mains, à la Fnac...
réponse de : GF (site web) le: 23/07/2008 21:59:38
Je n'ai pas vraiment de nouvelles préférés mais par contre il y a 2 auteurs de nouvelles qui m'ont marqué : Armand Cabasson et Léa Silhol. Ils nous entraînent très loin dans leurs univers (de genre fantastique).
commentaire n° : 12 posté par : La liseuse (site web) le: 24/07/2008 19:40:57
Merci, ô Liseuse, pour ces deux auteurs que je ne connaissais que de nom. Je vais faire un pas de plus, en suivant votre conseil.
réponse de : GF (site web) le: 25/07/2008 10:24:30
Si vous suivez tous les conseils de lecture... vous restera-t-il du temps pour écrire ?

J'ai souri en vous lisant. Je crois que j'ai découvert un peu tard les "Histoires comme ça". Mais j'ai adoré...

Par contre, je ne sais pas ce que je répondrais à votre question si je m'y obligeais.

Il y a trop d'auteurs... trop de livres... et tant m'ont plu que peut-être n'ai-je plus rien à dire !
commentaire n° : 13 posté par : Quichottine (site web) le: 26/07/2008 00:18:55
Heureux de savoir que vous avez aimé les "Histoires comme ça". Rassurez-vous, je sais lire et écrire, c'est marqué sur mon CV.
réponse de : GF (site web) le: 26/07/2008 10:26:51
Je suis sûre que vous savez lire "et" écrire... moi, je n'arrive pas à faire tout à la fois !

(Je plaisante, bien sûr !)

Merci pour ce sourire du soir...
commentaire n° : 14 posté par : Quichottine (site web) le: 26/07/2008 23:50:28
Ce n'est plus un sourire du soir, Quichottine, c'est un sourire déjà très nocturne.
réponse de : GF (site web) le: 28/07/2008 07:05:26
Je crois que mon amour des nouvelles est venu en lisant celles de Gogol et notamment "Le nez" du recueil "Les contes de Pétersbourg" qui m'a laissée une impression indélébile: lorsque je pense "nouvelle" je me réfère aussitôt au Nez!
commentaire n° : 15 posté par : katell (site web) le: 31/07/2008 20:39:08
Merci, Katell, je note ça. Non seulement je le note, mais je crois que je vais le lire.
réponse de : GF (site web) le: 01/08/2008 13:24:18
Je me suis trompée de titre ce sont Les nouvelles de St-Pétersbourg" et non les contes :-( quelle distraite je fais !
commentaire n° : 16 posté par : katell (site web) le: 05/08/2008 09:40:21
Le mal est réparé, ouf, merci Katell ! J'allais réclamer à mon libraire les Contes de Saint-Pétersbourg, de quoi aurais-je eu l'air ! Ma réputation l'a échappé belle.
réponse de : GF (site web) le: 05/08/2008 10:43:51
"un sourire dans la nuit", ça fait un peu polar... voire film d'horreur, non ?
commentaire n° : 17 posté par : Quichottine (site web) le: 08/08/2008 01:19:07
Oui mais j'insiste, la nuit est terminée.
réponse de : GF (site web) le: 08/08/2008 13:18:53

Présentation

Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus