Jeudi 8 mai 2008
 
 

Bon, ça commence bien : la première partie de ma lumineuse conférence a fait exploser le compteur des visites, avec pourtant un nombre de commentaires resté calme. C’est bien la preuve que c’est si neuf, si intéressant, qu’il n’y  a plus rien à dire ensuite. Avant non plus : si les visiteurs sont venus si nombreux, c’est que les 22.890 réponses apportées sur Google leur ont paru bien légères. Et Sartre, hein ? Même Sartre. Si je le mets sur cette page, c’est par simple déférence, mais il laisse apparemment sur leur faim des milliers de lecteurs. Futurs bacheliers, ne cherchez plus. Appuyez sur "ctrl + P", cachez la feuille dans votre manche de chemise, et vous êtes sauvés si le sujet de cette année est :

Qu’est-ce que la littérature ?


Je ne vais pas chercher tout seul de définition visant à l’universel, je suis bien trop individualiste. Je ne vais pas non plus commencer à piocher dans Google, à faire du copié-collé, c’est bien, mais pour les étudiants. Je donne juste ma perception, très personnelle, sujette à débats, et vous l’accrocherez où bon vous semble. Disons que c'est le point de vue qui me guide quand je me demande : " Est-ce que j'ai fait de la littérature ? " Je me le demande tout le temps quand j’écris. C’est dire si je n’en suis pas sûr. 

 Qu’est-ce que la littérature ?

 C’est d’abord un travail. J'en bave, surtout quand ça paraît facilement écrit. Les textes pondus en « cadavre exquis » sont amusants, mais ce n’est pas de la création. Ce doit même être un travail gravement accompli. Rimbaud qui jouait les gamins surdoués avait raison de citer Baudelaire : "II y a dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d'en faire un jeu de hasard. Manier savamment la langue, c'est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire ». Je n’ai pas cherché cette phrase dans Google, elle m’est chère depuis l’année du bac. La sorcellerie évocatoire, j'y pense chaque fois que je commence une nouvelle, un chapitre de roman. Et tant pis si l'invocation n'attire pas les esprits. 

  
C’est un travail de création. Il y a dans chaque œuvre littéraire un apport de fiction, une vision ajoutée à la réalité. Un constat d’huissier peut être écrit par un académicien, ce ne sera pas de la littérature. En revanche, le récit d’un voyage par Gérard de Nerval, c’est de la littérature. Lisez-le, vous verrez. 

 
C’est un travail qui prétend changer le monde. Ou un tout petit morceau du monde, ne serait-ce que le monde littéraire, ou le changer juste un peu. Ne serait-ce même que la vision de l’auteur (je suis moins ambitieux que Sartre). Chaque œuvre littéraire doit prétendre apporter quelque chose de nouveau, dans les idées ou dans la forme. Si infime soit-ce, si illusoire soit le changement. Un essai de Paul Valéry, c’est de la littérature. Il m'arrive d'être juré dans des concours de nouvelles, et je suis consterné par la quantité de textes qui ne créent rien, qui n'apportent rien. Longue succession de paragraphes déjà vus quelque part, d'idées fortes usées jusqu'à la déchirure par des imaginations faibles. Ou, simplement, accumulation de mots dont on devine celui qui suivra.

 
C’est un travail esthétique.
Il peut y avoir de la beauté partout, même dans la description de l’horreur. Il y a de l’esthétique chez Céline, il y en a dans « Ma petite guerre » de Louis-Paul Boon (Ah, celui-là, qui l’a lu ? C’est pourtant le plus beau roman de guerre que je connaisse. Depuis, je ne veux plus la faire). Il y en a dans Une Charogne, de Baudelaire (oui, encore lui, je sais, mais je n’en ai pas beaucoup d’autres en stock).

Tiens, je vous le donne le début ici, ça remplira : si vous voulez l’intégrale, cliquez ici,  ça en vaut la peine.

 
Une charogne

 
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, 
Ce beau matin d'été si doux: 
Au détour d'un sentier une charogne infâme 
Sur un lit semé de cailloux, 

 
Le ventre en l'air, comme une femme lubrique, 
Brûlante et suant les poisons, 
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique 
Son ventre plein d'exhalaisons. 

 
Le soleil rayonnait sur cette pourriture, 
Comme afin de la cuire à point, 
Et de rendre au centuple à la grande Nature 
Tout ce qu'ensemble elle avait joint; 


 
Et le ciel regardait la carcasse superbe 
Comme une fleur s'épanouir. 
La puanteur était si forte, que sur l'herbe 
Vous crûtes vous évanouir.

 Vous aussi vous vous êtes évanouis ? C’est beau, non ? Le jour où je ponds ça, j’écrase mon disque dur et je jure de ne plus jamais rien écrire. Je me crève les yeux, je me coupe les mains et la langue, et je me laisse mourir de vanité.

  
J’ai été un peu long, mais jusqu’ici, je suis d’accord avec ce que j’écris.
J’ajoute un dernier point, essentiel, qui a été un jour relevé par mon ami Stéphane Laurent (je l'intronise ami, même si je ne l’ai jamais rencontré, il comprendra). La littérature, c’est ce qui va au-delà du récit. Stéphane comparait excellemment l’excitation du nouvelliste débutant, impatient de dérouler son récit, à la précipitation des films pornographiques, qui veulent arriver le plus vite possible au cœur du pitch, si on peut dire.

On touche là à l’âme de la littérature, telle que je la vois : il faut un récit intéressant, mais il n’est qu’un prétexte qui intéressera le lecteur à autre chose. Une vision du monde, ou de l’intérieur d’un personnage, ou la puissance d’évocation du langage.

 
Je ne suis pas un littéraire, mais j’ai eu la chance de découvrir la littérature très jeune. Anecdote déjà relatée sur Mot Compte Double, remarquable blog, bonjour Françoise.
Après m’avoir vu lire avec passion « L’Odyssée » en version pour enfants, reçue à une distribution des prix, mon père m’a proposé la version intégrale (traduite en français, je vous rassure, je ne vais pas vous faire le coup du petit génie).
Je commence à le lire avec encore plus de passion, et je remarque une image récurrente, souvent en tête de chapitre : « Dans son berceau de brume, l’aurore aux doigts de rose… »  Je reviens voir mon père :

-  Papa, qu’est-ce que ça veut dire ?
-  C’est pour décrire le matin.
-  Mais on aurait pu dire simplement le matin ?
-  C’est pour faire plus joli. Ça évoque plus de choses, ce n’est pas juste le matin.

 
Découverte bouleversante, qui m’a marqué pour toujours. On peut évoquer, et pas seulement raconter. On peut joliment ou fortement évoquer. Donc on doit.

J’avais compris ce qu’est la littérature. J’ai été un peu long, j’aurais pu arriver directement à l’anecdote, mais vous auriez pu croire que je ne voulais pas traiter le sujet. Dernière remarque : ce billet n'est pas de la littérature. Il ne dit que ce qu'il a à dire.

 
Ai-je répondu à toutes vos questions ? Eh bien, nous allons maintenant passer au bar et boire ensemble le verre de l’amitié. De l’eau, pour moi. Pas trop forte, je suis fatigué. Ah oui, ce tuba, vous avez raison, j’ai oublié de l’ôter, où ai-je la tête !

publié dans : Actualité littéraire, vos ??? et vos !!!
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