« Où allez-vous chercher vos sujets de nouvelles ? » me demande-t-on parfois dans les rencontres avec des lecteurs. Je dois avouer que je les cherche
rarement : je les trouve. Ou je ne les trouve pas, autre cas très fréquent. Sur un sujet donné, l’histoire arrive souvent assez vite. Parce que l’histoire, c’est le plus facile, c’est le
moins important.
L’intérêt d’une nouvelle, sa difficulté, c’est de lui trouver un ton. Une ambiance, un cadre. Des caractères pour les personnages. Un rythme qui combine les ellipses et les longues incidentes.
C’est une évidence pour la plupart des nouvellistes. Ce l’est un peu moins pour leurs lecteurs. Combien de fois, dans les dîners, m’a-t-on interpellé « Ah, j’ai un bon sujet de nouvelles pour toi… ». Et l’on me raconte une anecdote, surprenante, burlesque, souvent bien trop forte pour faire un sujet de nouvelle.
Un bref passage de mon roman "Le Vertige des auteurs" évoque d’ailleurs ces généreux apports qui ne seront de futures bonnes nouvelles que le temps d’un éclat de rire à table.
Sylvain garda un souvenir confus de la suite du pot. Ses collègues avaient compris que son roman était trop complexe pour être évoqué entre deux verres. On se rabattit donc sur ses nouvelles. Le gros Pandier lui demanda d’en raconter au moins une, mais Sylvain refusa, très ferme – tu comprends, mon éditeur… Pandier ne se vexa pas, et lui proposa :
— Si ça t’intéresse, j’ai un magnifique sujet de nouvelle pour toi, un truc qui m’est arrivé cet hiver…
La soirée devint alors un bouillonnement d’idées, un véritable café littéraire. Tout le monde avait vécu une histoire extraordinaire, ou rencontré un personnage hors du commun, tout le monde avait un fabuleux sujet de nouvelle à suggérer. La compétition était lancée, et chacun était prêt à inventer les souvenirs les plus ridicules pour être sûr d’entrer dans le recueil de Sylvain : « Et moi, j’étais seule, à poil sur le palier de l’hôtel, ne parlant pas un mot de serbo-croate... » « La voyante me dit qu’il va m’arriver un grand malheur le lendemain. Et le lendemain, je prends mon auto, ce que je crois être mon auto…»
Et Sylvain écoutait, gravement, en buvant son whisky. Il comprenait que la mission de l’écrivain n’était pas seulement d’être créatif, mais d’éveiller la créativité chez ses lecteurs, chez ses admirateurs. Il était heureux. Écrasé par sa mission, mais heureux.
En fait, mes plus beaux sujets de nouvelles m’ont été apportés par des donateurs inconscients du cadeau qu’ils me faisaient. Ils me décrivaient, sans en comprendre l’importance, une émotion ressentie à l’occasion d’une rencontre, le baroque d’une situation, l’étrangeté d’un décor. Il m’est arrivé de revoir ces donateurs pour une interview plus détaillée : l’accumulation des traits, les nuances d’un rapport conflictuel, le pathétique d’un personnage demandent une écoute longue et intime. Mais l’histoire elle-même, je l’écoute à peine, juste assez pour imaginer comment la déformer, comment la tordre pour la rendre intéressante : quel conflit, quelle tension, y glisser, quel personnage introduire, pour que le lecteur ait envie d’aller jusqu’au bout ?
Plus tard, après parution, le narrateur vient parfois me retrouver : « Le cadre, l’ambiance, c’est bien décrit. Mais l’histoire, ce n’était pas du tout ça, tu as tout changé ».
Comment expliquer que l’histoire, ce sera toujours le boulot de l’auteur. Le boulot le plus facile.





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