"La commissaire n'a point l'esprit club" sort demain, jeudi 3 mars, en librairie. Ainsi se
terminera une année douloureuse. Je ne sais pourquoi, je n'ai jamais été aussi impatient de connaître les réactions de la planète blog.
Puisqu'on parle de réactions, j'ai reçu hier deux mails de fidèles de ce blog. Il et elle trouvent dommage de proposer, comme
je le fais, quelques extraits de ce livre, en zakouski, avant sa sortie. Quelques commentaires, sur ce blog, vont dans le même sens. D'autres semblent apprécier. Le tout est dit très gentiment,
merci.
Que leur répondre ? Que je ne sais pas ? C'est à peu près ça. Je le fais simplement parce que c'est un usage dans l'édition,
c'est ce qu'on appelle les "bonnes feuilles". On envoie ça aux journalistes pour les mettre en bouche avant la sortie. Je ne vois pas pourquoi les blogs devraient être moins bien traités que les
médias classiques. C'est comme les zakouski, ils ne sont pas obligés de les avaler.
Alors, pour ceux qui aiment ça, je repasse un dernier service avant la sortie du livre. Pour changer des zakouski, antipasti et
tapas, je vous propose des mezze. Ne vous goinfrez pas, gardez une petite place pour le plat principal. N'oubliez pas que c'est censé vous donner faim.
Les mezze de la photo, juste en dessous, je n'ai pas la recette. Pour les extraits, en dessous du dessous, je suis prêt à vous
donner toutes les explications, dès la sortie du livre. Je les donnerai de préférence une fois que vous l'aurez lu.
* * *
Viviane s’était arrêtée pour lire les consignes de sécurité figurant sur l’étiquette collée au dernier
barreau.
— Vous savez compter, lieutenant ? Poids maximum :
150 kilos, mais seulement 120 kilos en position de rallonge, au-delà de quatre mètres. 120 kilos, c’était le poids de King, nous a précisé Reine. Et quatre mètres, c’est la hauteur des murs.
Votre assassin aurait pesé 30 kilos au maximum ? Un petit hercule, le gars, 30 kilos de pur muscle, pour réussir à hisser 120 kilos sur une échelle.
Le lieutenant ne répondit pas ; il boudait. Viviane aussi avait envie de bouder. Elle aurait aimé une
solution avec l’échelle. Une belle solution, ingénieuse comme les jeux de logique pour enfants. Les histoires de seaux de cinq litres et de trois litres, ou de barque avec un loup, une chèvre et
une salade, elle avait toujours adoré ça.
(La commissaire n’a point l’esprit club)
* * *
Coco L’Anime apporta un panier de pommes et en remit une à chaque couple. Le jeu était simple : ils
devaient danser, les mains derrière le dos, la pomme serrée entre leurs deux fronts, et la faire descendre sans qu’elle tombe. Les premiers à tenir la pomme coincée entre leurs nombrils seraient
les vainqueurs.
On lança un slow gluant et la danse commença. À quelques mètres, Willy ondulait avec application. Sa pomme
était déjà au niveau des bouches. La brune semblait heureuse, et Viviane éprouva une obscure jalousie. Fredo, lui, se trémoussait contre la commissaire. Elle sentait son haleine mêlée d’ail, de
pastis, et les odeurs indiscrètes de son corps. Il tentait de faire rouler la pomme contre la joue de Viviane en la maintenant avec sa langue. Il semblait à la commissaire qu’elle dansait avec
tous les hommes de l’Esprit Club, que toutes leurs panses venaient s’échauffer contre son ventre, c’était atroce. Elle pensa à Reine, dans le lit conjugal, et aux cent vingt kilos de King qui
s’affairaient contre elle. Comment une femme pouvait-elle supporter cela, pas une soirée, mais des années ?
La langue de Fredo lui effleura la joue. Elle ne put contenir un sursaut de dégoût. S’écartant brusquement,
elle laissa rouler la pomme à ses pieds. Elle remonta les gradins quatre à quatre. Il fallait absolument qu’elle quitte les lieux avant qu’on ne la voie pleurer.
Elle se coucha en larmes. Demain, elle appellerait Monot. Demain, tout irait mieux.
(La commissaire n’a point l’esprit club)
* * *
Kiki Muscule annonça que c’était l’heure du step, et Viviane lui emboîta le pas, pour découvrir avec effroi
qu’elle aurait droit à une leçon particulière. Jamais elle ne sentit aussi seule que durant la demi-heure d’exercice que la jeune femme lui infligea. La commissaire monta sur son plateau,
descendit, monta, un, deux, très bien, devant, derrière, et deux V step, sur le côté, à droite, à gauche, trois, quatre, voilà, comme ça, deux basic, deux, avec les genoux, cinq, six, twist,
sept, huit, en se promettant de ne plus jamais manger de frites, en tout cas pas avant le lendemain. Elle termina la séance chancelante, et eut à peine la force de sourire lorsque Kiki Muscule
lui lança :
— Demain matin, je t’attends à la séance abdos-fessiers !
Viviane était allée vers les autres, et cela lui faisait mal partout.
(La commissaire n’a point l’esprit club)
* * *
— Alcools n’est pas ce que je préfère chez Apollinaire, lâcha enfin Augustin Monot. J’aime mieux les
Poèmes à Lou. Toutefois, je ne sais pas si ça vous plairait, les vers sont parfois assez audacieux, voire érotisants.
Elle se sentit rougir, son cœur battait bizarrement. De l’autre côté de la fenêtre, elle voyait arriver
Willy, en grande conversation avec un Hétoilà, mais cela n’empêchait rien, au contraire. C’en était encore plus drôle.
— Oh, je ne suis plus une oie blanche. Érotisant, c’est quoi,
par exemple ? Vous en connaissez un par cœur ?
— C’est un peu gênant, commissaire, ce que vous me demandez là.
Devant le silence insistant de Viviane, il comprit qu’il n’avait guère le choix.
— Il y a celui que je récitais souvent à une copine. Je me souviens de quelques vers, attendez,
voilà :
Corps délicieusement élastique je t’aime
Vulve qui serre comme un casse-noisette je
t’aime
Sein gauche si rose et si insolent je t’aime
Sein droit si tendrement rosé je t’aime
Monot reprit son souffle et conclut, sur un ton léger :
— Ensuite, il y avait des histoires de mamelon couleur de champagne, de fesses et de toison, vous
voyez...
Viviane affirma gaiement qu’elle voyait. Elle ne voyait rien du tout, elle voyait trouble, elle ne voyait
plus que Willy qui passait innocemment la tête par la porte pour l’arracher aux moiteurs de la chose littéraire.
— Je vous laisse, Monot, on m’attend. Elle est très jolie, votre poésie. Quand la mémoire vous sera revenue,
vous me réciterez la fin.
Elle marchait, rêveuse. À son côté, Willy ne disait plus un mot. Il semblait deviner qu’on venait de livrer à
la commissaire un élément nouveau, dérangeant.
Oui, c’était une révélation importante qu’elle ressassait en son for intérieur : il y avait eu
un poète qui, un siècle plus tôt, avait pu écrire de tels vers à la femme qu’il aimait. Il y avait eu un lieutenant de police qui avait pu les réciter à sa copine. Et à elle, pourquoi ne
disait-on jamais rien ?
(La commissaire n’a point l’esprit club)
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